jeudi, mars 10, 2011

La 2 CV, le Vélo, le sténopé et les appareils-jouets...

Comme je l'écrivais à un sténopiste aussi modeste que talentueux, après avoir manifesté mon enthousiasme face l'une de ses photos montrant une 2 CV garée dans une rue :

«  Ah la Deuche c'est mythique... l'après-Guerre en France, il est possible de prendre à nouveau des vacances, les congés payés c'est reparti, un autre rythme... il y a un lien avec la pratique du sténopé, ou des "toy-cameras", comme l'utilisation du vélo que font nombre de mes amis sténopistes, oui un autre rythme plus lent, mécaniquement doux... »

« Un aperçu des pratiques contemporaines du sténopé », Artothèque de Vitré, 26 mars-15 mai 2011






mercredi, mars 09, 2011

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (24) « the « Four Dalton Sisters »


Anonyme, Casino de Monte-Carlo, années 1920-30
Tirage argentique original d'époque 9,3 x 13 cm
(coll. Yannick Vigouroux # 5027)





En découvrant cette « photo trouvée », une amie m'écrit très justement :
    « Étonnante photo, plein d'humour léger. Un brin kitsch : poser devant un lieu à la mode. On a l'impression d'un trompe-l'œil, ces dames étant devant un décor. 
    Pas d'ombre se reflétant au sol. Mais une belle amitié, en tous cas. Les 4 Daltons Sisters. »

J'aime beaucoup aussi ces décors peints (dont l''intérêt, d'abord pratique, est de permettre la prise de vue en toutes circonstances, malgré la pluie, le froid, le vent, le manque de lumière etc.) qui aplatissent la perspective, à la facture souvent naïve, et qui ancrent d'emblée le rituel du portrait posé du côté de l'imaginaire. Un livre très drôle de Martin Parr à ce sujet : http://www.jeudepaume.org/?page=article&sousmenu=30&idArt=1057&lieu=1&PHPSESSID=077bdbe761fe878f96bd13a797556
à la couverture délicieusement kitsch. Ce kitsch, qui est, selon Milan Kundera, « la station de correspondance entre l'être et l'oubli ».

Bien vu en effet le côté « Dalton Sisters », à moins d'ajouter un side-car, on ne peut pas en mettre plus sur la moto !

L'esthétisme de tels portraits, défiant toutes les lois du réalisme, rappelle que l'identité est aussi, et surtout, une construction.

lundi, mars 07, 2011

« Instants de Renards », les aventures photographiques d'Arthur, par Christine Bergougnous



© Photos Christine Bergougnous, « Renards à Marseille, 2010 »





Injustement dénigré, considéré considéré comme un animal sournois et nuisible, le renard est pourtant la vedette de bien des fables et des contes. A rebours de ces préjugés, Christine Bergougnous promène ses renards dans le monde entier...


« Il y a toujours un début d’histoire.

La mienne a commencé il y a longtemps, elle me fut contée par Antoine de SAINT-EXUPERY. Il venait me parler dans des rêves dont je garde un souvenir joyeux. Pourtant, je n’avais aucune raison d’être joyeuse : mon institutrice me giflait parce que j’écrivais de la main gauche, mon père, mort trop tôt pour m’apprendre à marcher, n’était pas là pour me protéger de la méchanceté du monde. Ma famille avait tout perdu en Algérie et je grandissais sans télévision, sans téléphone, habillée par la Croix-Rouge et élevée dans l’austérité du monde des huguenots. Je n’avais rien, mais j’avais tout à la fois, puisque je pouvais rêver. Un livre et un seul me fit le cadeau du rêve.

C’était l’histoire d’un petit prince perdu dans un désert. Un jour il rencontra un renard. Si vous voulez en savoir plus, lisez le livre et lisez le à vos enfants.


“  C’est alors qu’apparut le renard :
  • Bonjour, dit le renard.
  • Bonjour, dit poliment le petit prince, qui se retourna mais qui ne vit rien.
  • Je suis là, dit la voix, sous le pommier.
  • Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli
  • Je suis le renard, dit le renard.
  • Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste… ”




 
© Photos Christine Bergougnous, « Calandrier de renard »






Ce sont les histoires qui fabriquent les vies. Et ce sont nos vies qui fabriquent les histoires. Les unes ne vont pas sans les autres.

Là où je vivais, au bord de la mer, il n’y avait pas de renard, mais comme l’ombre suit la matière, le bonheur suit le malheur. Lorsque ma mère se remaria et nous emmena en Ariège, je découvris la vie sauvage. J’avais onze ans. Lors de mes échappées dans la nature, je rencontrai le regard brillant de cet animal dont j’ignorai pourtant longtemps la symbolique.

Dans la nature, je retrouvai mon âme sauvage. Mais quelques années plus tard, je vendis mon âme en me jetant dans les conventions et la violence de la société « normale » pour réaliser ensuite que je perdais tout : ma liberté et ma joie de vivre.

Et puis, un jour, après tant d’années d’emprisonnement dans des bureaux, je suis revenue à la nature. Il ne s’agissait pas d’un caprice, mais d’une priorité. Souvent, la maladie nous invoque. Ce fut mon cas. Après quelques passages dans des hôpitaux, je retrouvai l’usage de mes jambes et errai dans les bois, appelée par le silence et la grâce de la nature. J’y trouvai ce que je cherchai. Toute la générosité de la Terre.

J’ai longtemps cru que la nature était romantique. Elle ne l’est pas. Cela commença par les coups de fusil des chasseurs. Cela se termina par une attaque directe sur ma vie : des piqûres de tique. A sept reprises, la maladie de Lyme. Une maladie invalidante dont on ne fait pas cas en France, car elle attaque tous les organes du corps, et vous laisse sur le carreau.

Un jour, je compris que je devais laisser la nature en paix. Ne plus troubler l’équilibre fragile des choses. Ce jour là, je rencontrai le renard Arthur dans une brocante de mon village. Il me fixait du regard, et depuis ce jour j’ai compris bien des choses.

J’ai compris que ce renard, symbole de la liberté, de l’adaptation, de la ruse, de la vengeance, de la sagesse, signifiait à lui tout seul ce que nos sociétés sont depuis des siècles en mesure de contrôler, de réprimer, de faire pourrir, et d’exterminer : notre âme, notre essence même.

Je me suis demandée longtemps pourquoi ce besoin détruire, et de conserver après la destruction : en ce qui concerne le renard, la taxidermie. Je me suis demandée ce qui pouvait animer l’être humain. Pourquoi ce besoin de tout maîtriser, de tout déséquilibrer, de tout classifier. Je n’ai pas encore tout appris de nos comportements, de nos paradoxes et de notre complexité, mais j’ai gardé une part de rêve et la conscience que sans l’animal, l’être humain ne serait rien, absolument rien.
Je voudrais remercier ESOPE, ARISTOTE, Jean Jacques ROUSSEAU, HEIDEGGER, SPINOZA, le roman de Renart, Jean DE LA FONTAINE, John CLARE, William BLAKE, Herman HESSE, Robert HAINARD, Nicolas BOUVIER, John BERGER, Guo XUEBO, Pu SONGLING, Alain REMILA, Maurice DUPERAT, les carnets de la huppe des Editions GLENAT, et tant d’autres, pour les sources intarissables dans lesquelles je n’ai cesse de boire l’eau de la connaissance du renard et toutes les personnes qui me soutiennent dans un projet sans fin et passionnant qu’est à lui seul le renard, ainsi que l’UPP qui accueille cette série de photographies. Je voudrais remercier le renard, parce qu’il est à lui tout seul vecteur de sociabilité.

Le renard, libre, solitaire et sociable, comme le photographe. Une histoire d’amour.

Enfin, je voudrais remercier tous les enfants, adolescents, adultes que j’ai rencontrées en France, en Chine, en Afrique, en Angleterre, au Portugal, au Canada et qui m’ont demandé : “que faites-vous avec ce renard dans votre sac à dos ? ”  et qui ont participé à une grande aventure photographique que j’espère pouvoir un jour partager avec le monde. »

(Christine Bergougnous)


« Instants de Renard », exposition à l'UPP, la Maison des Photographes, du 1er au 30 mars 2011. Entrée libre du lundi au vendredi, de 10h à 13h & et de 14h à 18h.


Galerie de la Maison des Photographes : 121 rue Vieille du Temple, 75003 Paris.





vendredi, février 18, 2011

Les autoportrait nus de Steven Lumière Moussala : convulsions et distorsions d'un corps devenu pur langage



© Photo Steven Lumière Moussala




Dans le rituel de l'autoportrait nu auquel se livre Steven Lumière Moussala, se joue et rejoue, image après image, une fascinante dialectique. Est-ce le grain de la photo qui s'incarne dans ces sombres fragments corporels, ou l'inverse : l' épiderme granuleux qui s'anime grâce à la photographie ? Le corps se livre à une chorégraphie muette et hypnotisante, intime mais jamais narcissique puisqu'elle se veut pur « langage ».

Toujours selon les mots du photographe, le nu, serait chez lui un « continent », ou encore une « corde tendue » vers les Autres. Une corde qui, après avoir été nouée à l'extrême, se dénouerait lentement...

Face à ce corps qui se dit « torturant », « ondoyant », on songe à Eikoe Hosoe (et en particulier à sa série Barakei, en français Le Supplice des roses, réalisée en 1961, prenant pour modèle l''écrivain Yukio Mishima), aux Distorsions (1933) d'André Kertész, à Dieter Appelt bien sûr, voire aux autoportraits réalisés par John Coplans dès 1983 alors qu'il était octogénaire, ou les gros plans d'Yves Trémorin, datant de la même époque, et révélant la nudité de sa grand-mère.

Par la radicalité du cadrage serré qui exalte la présence de l'épiderme, Steven recherche aussi une équivalence visuelle à la sensation du toucher.

« Etre nu dans la réalité ne me gêne pas, au contraire, je sens mieux mes coordonnées, qu'habillé, dans les habits le corps intime se perd de vue, il épouse leurs formes, on ne sent plus qu'eux, leur confort, leur rudesse. Nu, j'ai concience de mes limites, de mon enveloppe de peau personnelle, j'adhère à mes limites. » (Anne-Marie Garat, István arrive par le train du soir, 1999)





© Photo Steven Lumière Moussala




Chez Steven, si le parti pris de la nudité  dans le cadre du rituel photographique en tout cas  est déculpabilisé, il ne s'agit pas d' « adhérer à ses limites », mais au contraire de les dépasser dans un hors cadre mental.

Ce n'est pas l'avis de sa mère aimante mais culpabilisante – lourd héritage que celui laissé par les missionnaires catholiques occidentaux en Afrique noire – qui considère dans une lettre écrite à son fils ce corps « tabou », que se photographier nu c'est « offenser Dieu ».

Ce corps sacré devrait rester secret. Silencieux il l'est, la photographie est un langage muet, mais il ne l'est pas visuellement. Au contraire, dans les autoportraits de Steven, il s'exprime, avec autant d'exubérance que de pudeur. Ce pourrait sembler, mais en apparence seulement, une troublante contradiction.

Ces photographies seraient aussi des « fresques sociales », « politiques », qui entendent dénoncer, dans les convulsions intimes du corps, la force et la fragilité de ses déliés épidermiques, les injustices liées aux préjugés raciaux et aux injustices sociales. Ce corps souffrant semble pourtant, paradoxalement, s'épanouir, car il revendique son être-là, tout en résistant, protestant contre les tortures phyisques et morales infligés aux autres hommes.





© Photo Steven Lumière Moussala 





Il s'agit bien, aussi, comme l'écrit Anne-Marie Garat, de se « perdre de vue » grâce au nu : dans ces photos, le corps est souvent tronqué. La tête absente est presque toujours absente, et quand, parfois, on devine le visage, souvent flou il ne nous regarde pas, ferme les yeux, le photographe n'est pas honteux de sa nudité mais regarde vers un ailleurs mental...

L'absence de visage signifie normalement anonymat. Ces gros plans radicaux* en sont tout le contraire : non pas absence d'identité, non pas « identité » non plus – au sens où le sont les photos d'identité par exemple – , mais bien une autre forme d'identité concentrée (dans tous sens du terme puisqu'il s'agit aussi de concentration mentale) au maximum, dans ce repli et cette tension corporelle, comme les poings serrés de Coplans.

Ce corps ressemble au corps comprimé d'un contorsionniste, enfermé dans une minuscule boîte en bois ou en métal (ici le cadre photographique) dont on attend le redéploiement imminent, sinon redoute l'explosion hors des limites normatives : c'est bien là le tour de force de ce travail, à la fois si introspectif et si universel.



Yannick Vigouroux, février 2011





* sur cette question on pourra se reporter à mon article « Les ambiguïtés du gros plan dans la photographie contemporaine » in La Voix du Regard n° 12, printemps 1999, p. 242-245

dimanche, janvier 30, 2011

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (23) : une excursion qui ressemble à une partition musicale



Photo ROGER, Touêt Sur-Var (A-M), « Excursion sur Valheng [sic], avril 1952 »
Tirage argentique original d'époque, glacé, 18 x 13 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Le rituel de la pose, et de la pause, lors d'une excursion, devant la montagne et le village qui y est accroché.

Une situation pleine de décontraction, celle du tourisme d'entreprise, ou de corporations, dans les années 1950.

Mais plus involontairement, bel inconscient visuel sans doute, plus qu'un acte prémédité par le photographe, l'autobus forme avec le rang d'oignons des voyageurs enjoués qui cèdent bien volontiers au rituel, un joli contrepoint visuel aux maisons égrennées plus haut, comme dans une partition musicale.

vendredi, janvier 21, 2011

De la toile du Net à la toile d'araignée, la photographie télépathique selon Steven Lumière Moussala













Le photographe franco-congolais Steven Lumière Moussala a décidé d'aborder de manière aussi frontale que paradoxalement biaisée la question de la relation à autrui, en recourant à « Skype ». Les technologies dites « nouvelles » ont, en quelques années seulement, bouleversé nos repères spatiaux et temporels. Le logiciel utilisé permet en effet de communiquer gratuitement avec des personnes qui résident parfois à l'autre bout du monde (une nécessité pour ce jeune homme dont la famille vit en Afrique noire, alors qu'il étudie actuellement à Rennes), grâce à une webcam et à un casque équipé d'un micro. Le visage figé sur l'écran, si « présent », « vivant », semble en même étrangement désincarné et éloigné. Le résultat est troublant. Le son a disparu. Des échanges entre les internautes il ne subsiste que ces surprenants fragments visuels, muets et parfois dégradés, que le jeune homme retient dans les mailles serrées de pixels normalement éphémères. Quand la « toile du net » devient « toile d'araignée »...




« La toile d'araignée, ou la photographie télépathique

En somme photographier sur Skype, c'est rendre visite à une personne dans le temps et dans l'espace. C'est comme traverser une frontière invisible afin de saisir, capter l'univers de chacun, son tempérament...

J'ai eu envie d'entrer en contact avec mon regard, comme si je pouvais littéralement les toucher, mes relations, dans le milieu où elles vivent, m'inspirant ainsi de Nan Goldin qui prend en photo son entourage et réalise une chronique contemporaine. Réaliser les photos sur Skype, c'est rentrer en connexion avec le monde de chacun. Car, selon moi, il n'existe pas UN MONDE mais des MONDES.

Saisir des instants flous, c'est aussi rendre compte du temps qui passe et nous rattrape toujours.

Faire des photographies sans tambours ni bruits, c'est raconter le visible sans être vu.

L'intérêt de ces images réside avant tout dans le fait quelles proviennent de lieux géographiques très différents et souvent très éloignés : Rennes, Nîmes, Paris, Brazzaville, Dakar, Amsterdam, Bamako... Ce travail est un journal intime, qui est le mien et fixe en même temps l'espace de chacun, dans un rêve communautaire, relationnel, qui se veut une toile d'araignée. Une toile d'araignée amicale bien sûr. »

( Steven Lumière Moussala)

jeudi, janvier 20, 2011

« Le Baiser – temps gris » (1942), par Willy Ronis







C'est une photographie très peu connue de Willy Ronis, mais qui fut exposée au moins une fois, comme en atteste le contrecollage sur carton caractéristique des années 1950 à 1970. Le temps est « gris » en effet comme l'est le tirage peu contrasté réalisé par l'auteur, « mou ».

Ce dernier montre un couple déjà âgé. La femme lève un regard plein de tendresse vers son mari qui la serre dans ses bras et l'embrasse sur le front. C'est au contraire une belle et éphémère lumière hivernale qui vient de tomber sur le tirage que je suis en train d'inventorier.

1942 : face à cette image heureuse, je songe aux circonstances tragiques de cette année-là. Les Allemands envahissent la zone libre et Ronis se cache dans le sud-est de la France. Devenu peintre sur bijoux, il rencontre alors Marie-Anne, sa future épouse.

Ce « baiser par temps gris » illuminera doucement ma journée de travail et me fera oublier la grisaille du ciel parisien.

mardi, janvier 18, 2011

Christophe Mauberret, « Le Point sur les Ensembles », exposition à la galerie Satellite, Paris, janvier - février 2011






© Photo Christophe Mauberret,
de la série « Solaristique » 
(image préparatoire)





 « Voigtland

Cette série compile des photographies prises indifféremment dans des lieux du monde ou dans des espaces clos et scénographiés. Il s’agit là de proposer au spectateur un jeu d’association libre entre les images, selon qu’il choisit de privilégier l’aspect formel, chromatique ou le sujet même de la photographie.

De surcroît, les images de Voigtland sont contraintes par une règle qui s’impose à leurs titres. Celui-ci ne peut excéder deux syllabes, et s’inscrit dans un système homophonique, ajoutant au questionnement de la série, de l’ensemble, celui de la liste.

Ces photographies procèdent d’un appareil techniquement obsolète, hérité des années 50, le Voigtlander Bessa 66. Pour une approche technique, mimétique et qualitative de l’image photographique, certains défauts sont aujourd’hui jugés rédhibitoires. Cependant, des qualités figuratives intrinsèques à cet appareil demeurent. Le jeu sur l’agrandissement amplifie cette ambigüité en exacerbant parfois une distorsion qui, bien que dénaturant le signal photographique, contribue à l’unification de l’ensemble.


Solaristique (image préparatoire)

Ce projet photographique se développe actuellement autour du roman de science-fiction de Stanislas Lem, adapté une première fois au cinéma par Andrei Tarkovski : Solaris.

Par « solaristique » on peut entendre le positionnement philosophique, scientifique et politique qui peut guider l’humain dans une confrontation avec l’inconnu, l’inexpliqué.

La photographie, à maints égards, a certainement à voir avec ce précepte. Et finalement cette œuvre de science-fiction tourne principalement autour de la question de la re-présentation.

Dans son film, Tarkovski, dans la maîtrise de son langage cinématographique, a inventé et rendu crédible toute l’étrangeté de cette situation en faisant le choix du réalisme.

Cette photographie, dans ce contexte, a un statut bien particulier, car elle ne figurera pas dans l’ensemble lorsque celui-ci sera achevé. Elle est donc singulière. On peut parler de travail préparatoire.

Mais dans l’accomplissement de ce projet, ce portrait m’a permis de prendre conscience de deux phénomènes.

Le premier rencontre une préoccupation essentielle du cinéaste russe, à savoir l’importance de l’œuvre d’art dans la perception et le rapport harmonique que nous pouvons entretenir avec le monde.

Le deuxième, comme corollaire, est que pour être complètement perçue, l’image, même ou surtout réaliste, requiert de son spectateur un acte de foi, simplement défini comme un amour discipliné. 


Sans titre (image double)

À partir de 2009, j’ai réutilisé la photographie comme le moyen d’enregistrer spontanément, instinctivement des « choses vues ». J’ai donc renoué avec un procédé classique, un petit appareil à visée télémétrique, une pellicule argentique suffisamment sensible pour répondre à une diversité de situations lumineuses.

À la lecture des planches-contact, j’ai choisi de privilégier non pas une photographie, mais deux, qui se suivent dans l’ordre du défilement de la pellicule. Au voir et au faire s’ajoute le lire pour déterminer si une image mérite d’être retenue.

Dans ces deux clichés qui n’en font qu’un, ce n’est pas tant la représentation d’un continuum temporel, d’un défilement filmique qui compte, mais la capacité de deux photographies à s’équilibrer. L’inter-image peut contenir des centaines de kilomètres ou une poignée de secondes. Et la part entre mémoire et hasard reste indéfinissable.»


(Christophe Mauberret)






Inauguration le 28 janvier 2010 à partir de 18 h 00, 
Galerie Satellite, 7 rue François de Neufchâteau, 75011 Paris, 
ouvert du mardi au samedi de 13 h 30 à 19 h 00, 
tél : 01 43 79 80 20




www.galeriesatellite.com
http://voigtland.blogspot.com/

mardi, décembre 21, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (22) : presque rien... et tout à la fois ?



Anonyme
Tirage argentique 6,4 x 9 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Une nape striée de rayures verticales remplit le cadre, surmontée d'un objet minuscule et dérisoire qui ressemble à un vase, un pichet, qui sait ?...

Une photo « ratée » donc, mais frôlant l'idée d'une abstraction qui serait assumée et des plus radicales... Certes, l'on n'est pas dans l'art contemporain, l'on est face à l'une de ces images d'amateur inabouties mais conservée quand même, l'on ignore pourquoi...

Reste que la radicalité du cadrage et le minimalisme du sujet me séduisent. Du vide et du plein. C'est presque rien... et tout à la fois.

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (21 ) : « être né avec une cuillère d'argent dans la bouche »

Anonyme, [homme tenant une cuillère dans sa bouche]

Tirage argentique 4,5 x 6 cm
(coll. Yannick Vigouroux)

 

 

 « Être né avec une cuillère d'argent dans la bouche » : dans ce micro exercice d'équilibriste, l'homme facétieux s'amuse-t-il à illustrer littéralement cette expression ? Il se livre en tout cas à l'une de de ces « récréations  photographiques » (pour paraphraser Clément Chéroux) qui abondent dans la photographie amateure, pour le plus grand plaisir du collectionneur...

dimanche, décembre 19, 2010

Pourquoi collectionner un mémoire anonyme ? (20) : « ça y est, l'oiseau est sorti... »


Anonyme, « ça y est, l'oiseau est sorti... »,
France, années 1950
Tirage argentique 7 x 11,4 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Au dos du tirage dentelé si caractéristique des années 1950, la famille a inscrit, après avoir posé sur un banc, ce commentaire : « ça y est, le petit oiseau est sorti ! », et les regards hors cadre des protagonistes semblent le confirmer... L'expression ludique et consacrée, si souvent employée aux débuts de la photographie, est ici déclinée, « validée » litéralement dans cette scène pleine de légèreté et de douceur. Qu'elle que soit la pratique, sa finalité, l'humour est rare en photographie... Mais ici le coeur et l'esprit s'envolent, enfin, dans un hors-champ souriant et si réconfortant...

jeudi, décembre 09, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (19) : photographie et néoréalisme



Anonyme, [Sicile, Palerme (?), 22 juillet 1944 ?]
Tirage argentique
(Coll. Yannick Vigouroux)




Cette photographie anonyme, chinée en juin dernier dans une brocante en Sicile, a probablement été réalisée en 1944 lors de la Libération de Palerme par les Américains. Elle est donc contemporaine des débuts de la production personnelle de Roberto Rossellini (en 1943, il travaillait déjà sur Rome, Ville ouverte, film sorti en 1945), l'une des figures de proue du néoréalisme... J'aime beaucoup cette image parce que j'y retrouve le même esthétique spontanée, la même fluidité dans le cadrage et le même réalisme documentaire.

mercredi, décembre 08, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (18) : coucher de soleil à Juan-les-Pins, 1957


Anonyme, 
« Juan-les-Pins, 30 août 1957 »,
tirage argentique 7 x 11,4 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Lumière crépusculaire, une scène de bords de mer d'une grande douceur, sur la côte d'azur. Un homme et son fils assistent au coucher du soleil. C'est l'heure où le monde s'apaise, se replie sur son silence nocturne, où toute inquiétude semble balayée les vagues et le jour qui reflue...

dimanche, décembre 05, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (17) : le garçon jouant avec un bâton, septembre 1906


Anonyme, "septembre 1906"
Tirage argentique viré 8 x 11,5 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Une légère plongée, l'adulte qui photographie, et dont on devine l'ombre du visage, est beaucoup plus grand que l'enfant jouant avec une épée ou un bâton, nous tournant le dos. C'est beau et audacieux, en tout cas contraire aux conventions picturales qui prévalaient avant invention de la photographie et la naissance de l'Impressionnisme. La prise de vue, qui date de septembre 1907, (comme cela est inscrit à l'encre en lettres élégament déliées au dos du tirage) évoque beaucoup les parti pris de « cadrage » de peintres nabis tels que Bonnard et Vuillard (qui eux-même pratiquaient beaucoup la photo avec une Box Kodak), et justement, elle est pratiquement contemporaine des activités du groupe (1888-1900).

mercredi, novembre 17, 2010

« POLA-LAND » exposition de mes Polaroids à la galerie Satellite, Paris 10e, 9 novembre - 4 décembre 2010 (la suite)






Exposition des Polaroids de Yannick Vigouroux
à la galerie Satellite, Paris, jusqu'au 4 décembre 2010




« Polaland » : j'ai eu l'idée de ce titre de série en songeant à celui de mon ami Christophe Mauberret, « Voigtland », au sujet de laquelle il a déclaré : " [...] disons que le résultat se juge à l'aune du spatio-temporel. Le grand bénéfice pour moi est de créer un apparentement des images qui désormais font famille. »"

« Polaland », parce que l'inventeur du film instantané Polaroid (http://www.ledevoir.com/culture/182008/la-fin-du-polaroid), fut, en 1948, Edwin H. Land. Et que belle coïncidence (ou prédestination), « Land » signifie en anglais « terre », « pays », « territoire »...

« Polaland » donc : un pays, territoire photographique du procédé Polaroid qui unifierait la vision. J'aime les utopies, le pari aussi de l'image qui fictionne, avant tout, quelle que soit sa qualité (ou sans qualité...). L'idée d'un monde que j' imagine fluide et délavé par des nappes de flou (depuis le début des années 1990, j'ai utilisé exclusivement des Polaroids amateurs dans ma pratique personnelle) brouillé et tramé de brumes mentales (à l'images des photos faites au Diana dans les pays de l'Europe de l'Est par Didier Cholodnicki, la série « De nulle part ») ; aux couleurs saturées aussi, au flash dématérialisant (Cf. mes « Flux de conscience »).

On aurait fait le choix de de ce monde-là, mental, de ne plus vivre et flâner que dans ce monde trouble et troublant où formes et couleurs crépitent, palpitent sourdement.

« Polaland », c'est aussi le titre de l'exposition à laquelle j'ai le plaisir de participer avec trois autres artistes, Ed Lisieski, Esmeralda Soares et Didier Tatard, à l'invitation de Xaxier Martel, à la galerie Satellite (Paris).

Yannick Vigouroux





Commissaire d'exposition : Xavier Martel,
un grand merci à Xavier, ainsi qu'à la galerie Satellite


Une exposition présentée "dans le cadre du Mois de la Photo-OFF".
This show is presented in the framework of the OFF Month of Photography festival.

lundi, octobre 25, 2010

« POLA-LAND » Une exposition de Polaroids à la galerie Satellite, Paris 10e, 9 novembre - 4 décembre 2010




© Esmeralda Soares, Yannick Vigouroux
Ed Lisieski, Didier Tatard





samedi, octobre 09, 2010

« Vues de Paris » (2009) de Ons Abid, des vertus du classicisme (argentique) en photographie...

© Photo Ons Abid, « Paris, 2009 » (Mamiya C -220)



Des photographies argentiques en noir et blanc, avec un appareil 6 x 6 cm (Mamaya C 220) : un matériel on ne peut plus traditionnel, « classique » (ce « classicisme » que revendique, par exemple, Robert Adams dans ses essais, comme son Essai sur le Beau en photogrraphie, 1981,1989). Un langage formel a priori inatendu au regard de ses prises de vues numériques en couleur habituelles, mais à la réflexion, pas tant que cela. Car continuité il y a, à l'évidence.

La photographe tunisienne ne se promène pas en touriste dans le métro ou autour de la Tour-Eiffel, même si elle est à l'évidence fascinée par les monuments de la Ville Lumière, elle en détourne les stéréotypes – Martin Parr qu'elle admire n'est jamais loin ! – avec une surprenante simplicité et virtuosité viuselle. Ainsi, le monument français, l'un des plus photographiés au monde, voit son mouvement assentionnel freiné : sa base comme son sommet peinent à émerger du mur de la place du Trocadéro où se tient la photographe, qui occupe à chaque fois la majorité la surface de l'image...

mercredi, septembre 22, 2010

Ons Abid, de la « Mémoire enfumée » à « Raining Instanbul »



© Photo Ons Abid



Ons Abid se passionne pour la photographie dès l’âge de onze ans. L'adolescente effrayée par l’idée de la mort aborde d'emblée la photographie, ce moyen d'expression qui signifie, ethymologiquement : « écrire avec la lumière », à la manière de Jacques-Henri Lartigue ou de Marcel Proust en littérature, comme le seul rempart possible à ses angoisses.

C'est bien en effet pour elle le moyen idéal de sauver ce qui est périssable : la jeune femme utilise son boîtier certes comme un formidable instrument de témoignage, mais surtout un moyen de sauvegarder la mémoire de ce qui est par nature éphémère, tous ces précieux et fragiles instants vécus, qu'il faut à tout prix préserver.

Rien d'étonnant donc à ce que ses deux premières expositions abordent frontalement la question de l’Identité.




© Photo Ons Abid, « Rainnig Instanbul », 2009



Dans la première exposition, intitulée « Figures de la Médina de Sfax » (2006), l'artiste avait souhaité « rendre hommage à tous ces vieux qui travaillent dans la Médina de Sfax, et qui, frappés de plein fouet par la vague de la migration, ont su résister à ce phénomène de société. »

La même année, avec sa seconde exposition personnelle, « Mémoire enfumée », Ons Abid a rendu hommage à la maison familiale accidentellement incendiée. Une mémoire calcinée, dont il ne subsistait que des résidus (télévision, objets de valeur, photos de famille...) devenus sans valeur, sans qualité, auxquels elle était si attachée pendant son enfance.

Le portrait occupe une place importante dans une pratique qu'elle définit comme « moment plein de partage et d’échange entre le photographe et la personne photographiée ». Il s'agit avant tout de capter cet instant où le sujet et le photographe consentent à cette belle fragilité consentie, où l'un comme l'autre prennent conscience, et acceptent leur force et leur faiblesse.

La force des images réside dans cet avoue visuel, l'évidence de cette intimité mise à nue, après avoir fait tomber les habits de l'image publique, des conventions sociales.

La question de l'Identité qui constitue, depuis le début des années 2000, l’orientation majeure de son travail, conduit de plus en plus Ons Abid à enregistrer et décrypter les codes sociaux d’une société en constante évolution, qu'il s'agisse du Magrehb, de la France ou de la Turquie.

La photographie, si liée à l’idée de la mort, embaume un réel qu'elle ne fait pas qu'enregistrer, mais transfigure, transmets, avec une si précise subjectivité aux générations futures.

Au-delà de sa fonction testimoniale, elle agit sur le présent, le devenir des humains... dans une perspective non dénuée, à la manière de Martin Parr, d'humour voire d'ironie mais toujours teintée de douceur, d'espoir et d'humanité, Ons Abid multiplie les portraits tendres et lucides de ses contemporains, comme autant d'autoportraits. Dans « Raining Instanbul », l'une des séries les plus récentes et les plus emblématiques, le grand angle, la couleur saturée, jouent plus que jamais un rôle important. Une question simple et fondamentale habite à l'évidence ses photos si colorées : à quoi bon photographier les autres... si on ne les aime pas ?