lundi, mars 31, 2008

La photographie perdue des chambres fermées de l'âme

Vendredi 21 mars 2008. En introduisant la carte mémoire de mon appareil numérique dans la caméra que vient de gagner ma mère (un objet pour moi fort séduisant puisque très cheap : tout en plastique, résolution très faible etc.), et en manipulant les fonctionnalités sommaires de cette dernière, je constate, une fois la carte réintroduite dans mon appareil, que la totalité des images prises quelques heures auparavant dans le train Paris-Caen ont disparu de l'écran LCD...

Ne subsiste, telle une une implacable sanction de cette technologie que j'aime tant malmener : « NO IMAGE » ! (bien fait pour moi ?)

Je m'en veux. Je peste contre moi-même, ma maladresse. Je ne suis peut-être pas au bord des larmes, n'exagérons pas, mais quand même, je sens mes nerfs se vriller, je suis profondément frustré, vidé, fatigué.

Je sais que je venais de réussir une image comme on a rarement le sentiment d'en réussir, et qui correspondait parfaitement à ce que je lisais dans ce train-même. Parfois, sous vos yeux, une image se forme et semble se superposer parfaitement aux mots, ou partiellement, ce qui peut générer des décalages fructueux et passionnants :

« [...] le voyage en train était comme un lit où courait le fleuve de l'imagination, emporté en un mouvement qui vous envoyait des images arrachées aux chambres fermées de l'âme. »

(Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, 2004)


L'image prise ce jour-là ressemblait à du « Edward Hopper diurne en mouvement » : une jeune femme assoupie au bord d'une fenêtre dans le compartiment du wagon, le paysage lumineux défilant sur sa gauche.

L'un des croquis griffonné à la hâte après mon arrivée à Caen ressemble à cela :


Dessin Yannick Vigouroux,
« La photographie perdue dans le train Paris-Caen, 21 mars 2008 »


Les jours ont passé et j'ai fait mon deuil d'une des meilleurs images sans doutes prises ces dernières années et je me suis dit que cette perte, cette absence même, pourrait bien devenir la matrice d'un récit ! Une image, après tout n'était qu'une image. Il me restait d'autres ressources créatives : le dessin, même maladroit, brouillon, et surtout l'écriture.

Il ne s'agirait plus seulement d'élaborer un récit issu de la rencontre de Mr. Et Mrs. Bennett dans un train évoqué par Virginia Woolf, ou de la rencontre, évoquée par Peter Handke, de l' « homme aux bras croisés » peint par Cézanne : dans le premier cas, il n'y avait eu aucune image physique de peinte ou de prise, mais la prégnance d'une image mentale ouvrant vers une fiction, dans le second cas l'image physique avait été réalisée par quelqu'un d'autre.

Mon image avait été photographique, réalisée par moi-même (c'étaient des différences, me semble-t-il, importantes), et il subsistait aussi des images mentales, j'entends par là différents moments, de la rencontre avec la jeune femme. Je l'avais notamment aidée à monter sa lourde valise sur les étagères puis à la descendre en gare de Caen, d'où l'échange de quelques mots, de regards et de timides sourires complices pendant le trajet. De cette brève rencontre devrait donc naître le récit autant que du sentiment de perte de l'image photographique.


La photographie retrouvée des chambres ouvertes de l'âme


Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 829, Train Caen-Paris, 21 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i 733)


Le récit... Que montrait cette image ? Deux rais de lumière zébraient comme une caresse le visage de la jeune femme plongée dans un demi-sommeil et assise de profil face à moi, tenant fermement dans ses mains les notes inscrites sur des feuilles blanches (elle composait visiblement de la musique), à ses pieds il y avait l'étui de son violoncelle – je savais qu'il s'agissait de cet instrument car elle avait évoquait celui-ci à l'une des personnes qui voyageait avec nous.

J'aimais tout particulièrement 'atmosphère de lâcher-prise qui régnait alors, après deux heures de voyage, dans ce compartiment confiné et plongé dans la pénombre, mais percé d'une fenêtre (comme une camera obscura en mouvement ; les trains ne sont pas seulement des moyens de transports, leurs vitres en font aussi des appareils de vision), de bien-être et d'abandon quasi animal dans lequel l'on se laisse glisser parfois à l'approche du sommeil, qu'il s'agisse d'une sieste d'été ou d'un tardif endormissement nocturne et hivernal, par exemple.


De retour à Paris une semaine plus tard, à peine mes bagages posés, impatient de vérifier si la technologie avait été indulgente avec moi et avait, malgré tout, conservé, au fond de sa mémoire numérique que j'ai tendance à comparer à un « inconscient technologique », je téléchargeais avec hâte les images prises en Normandie dans mon ordinateur. Et quel ne fut pas mon soulagement et ma joie de voir surgir l'image que je croyais à jamais perdue! Dont l'apparition et surtout la disparition, aura généré, on l'aura constaté... un récit. Et un récit déjà long.

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