jeudi, avril 10, 2008

Les Fictions du corps : les autoportraits de Juliette Meliah (février-avril 2008)

Photo yannick Vigouroux,
« Juliette dans son ascenseur, Paris, 29 février 2008 »
(Polaroïd i733)


Laissons à présent la parole à l'artiste (je suis depuis longtemps attaché au témoignage des auteurs, cette source indispensable trop souvent négligée, selon moi, par les historiens et les théoriciens de la photographie contemporaine) :



Yannick Vigouroux :
Quel fut ton premier appareil-photo ? Quand as-tu commencé à faire de la photo et pourquoi ? C'étaient déjà des autoportraits ?

Juliette Meliah : Mon premier appareil, c'était un Pentax compact, un appareil ordinaire qui n'avait rien de « spécial », que j'ai beaucoup utilisé jusqu'à ses limites, son usure...

Après, l'on m'a fait cadeau d'un Yashica complètement manuel, 24 x 36 : c'était une bonne manière d'apprendre la photo car il fallait tout régler. Puis il a « pris » la lumière, je l'ai fait plusieurs fois réétanchéifié, et j'ai finalement renoncé à le faire réparer. La façon de le film était voilé, au centre, n'était d'ailleurs pas intéressante. J'ai opté alors pour un Nikon FM 2.

Mes premiers sujets : Fréjus où j'ai suivi des cours de photo, des scènes de rue un peu « cartes postales » (l' église etc.), et puis, très vite, beaucoup de portraits de mes amis, des séances qui duraient une ou deux heures. A 13 ou 14 ans, j'avais réalisé un premier autoportrait nue. Sur mon lit j'ai pris la pose repliée sur moi-même, en forme d'oeuf.

YV : Je trouve qu'il y a beaucoup d'humour dans tes photos, une qualité plutôt rare ! Peut-on parler d'ironie, d'autodérision ?

JM : J'espère bien qu'on peut parler d'humour !

Souvent, quand on me demande ce que j'aime faire dans la vie, je réponds : « Rire, manger, faire l'amour. Dans l'ordre ! » Mais cela aussi, c'est dit avec humour...

Je n'aime pas me prendre au sérieux. Enfin pas toujours : j'aime bien construire une image sexy, glamour, « femme fatale », et la « casser » avec une grosse grimace, ou une photo où je tricote... L'un de mes livres de chevet actuel est Le Tricot pour les nuls.

YV : Tu aimes réunir tes photos dans des albums anciens...

JM : Oui. Cela joue un rôle si important les albums de famille. Quand j'étais petite, ma grand-mère me disait souvent : « fais un bisou à ton grand-père ! », c'était pour la photographie, et pouvoir la coller dans l'album.



Photos Juliette Meliah,
de la série « Writting Myself, 2005 »


YV : J'aime dire, écrire, que Blogger et Flickr (et je pourrais en citer bien d'autres), permettent d'élaborer et de communiquer gratuitement (ou pour un coût modique) le journal intime d'une création en cours, par les mots et les images. Est-ce ton cas ?


JM : C'est mon cas en effet. C'est difficile d'analyser cela car nous sommes au début du mouvement. Mais l'ampleur et la profondeur des créations sont fascinantes, je trouve.


YV : Lorsque j'ai souhaité te photographier, tu as d'abord un peu résisté, hésité par rapport à ma proposition. Tu m'as dit que tu pratiquais surtout l' autoportrait, donc que tu n'avais pas besoin d'être photographiée par les autres ?


JM : C'est parce que je ne te connaissais pas encore. Cela m'intéresse d'être intéressée par des gens dont je connais la démarche artistique, des amis. Dans le cas contraire, je suis plus méfiante, la démarche était-elle ou non un prétexte pour « regarder des filles à poil » ? En plus, poser, c'est fatiguant, physiquement et psychologiquement. Je préfère - « à la limite « - faire du « Porno beau » que de l'érotisme bas-de-gamme, convenu.


YV : Ton approche du nu masculin m'intéresse beaucoup. Je la trouve très, juste, courageuse. Il y a là dedans une inversion du sempiternel et conventionnel rapport du photographe habillé et armé de son appareil-photo - comme affirmation et valorisation de sa virilité - au modèle féminin déshabillé, démuni et dépourvu de prothèse technique ou technologique. Tes photos ne sont pas si fréquentes au regard de l 'histoire de l'art, et même, de l'histoire plus brève de la photographie... Quels sont les « photographes de nu » qui t'ont influencée ?


JM : Tu le sais, j'ai rédigé un mémoire de Maîtrise sur le nu féminin. Et ma conclusion féministe était que, pour rétablir un semblant d'égalité des sexes, il faudrait pour les femmes-artistes faire un effort dans la représentation du corps masculin. C'est que j'essaye de faire.


YV : Que penses-tu, de ce que je nommerais la « virilité narcissique des hommes », voire « phallocrate » à l'égard de soi mais aussi du corps des femmes, pour reprendre, justement, une expression très en vogue dans les mouvements féministes des années 1970 en France ?

En quoi le regard féminin sur son corps est-il différent de celui des hommes ?


JM : Les hommes sont plus exhibitionnistes que les femmes, certainement à cause d'un érotisme, qui chez eux, s'exprime d'une manière plus visuelle. Je rentre dans leur jeu, je les fais poser dans le qui-quiproquo que la vison « d'eux peut m'exciter ». Puis je m'immerge dans la concentration que me demande la séance, et là, ils se retrouvent vraiment nus, c'est-à-dire dans un contexte non-sexuel.


YV : Quand j'ai posé pour toi nu à deux reprises, je n'ai pas ressenti d' « excitation ». Je préférais en fait tes bottes, tu les sais ; enfin la femme qui me photographierait bottée. Mais cela nuirait, je pense, à la qualité de l'image finale, sélectionnée !

Il faut être un minimum concentré non, lorsque l'on fait des photos ? Et comme « modèle » aussi ?...


JM : Une femme, la plupart du temps, a besoin d'être beaucoup plus encouragée, complimentée qu'un homme ; elle est souvent en en souffrance de son corps à cause des dictats de la mode. Souvent, elle se découvre (mot non innocent) en photo beaucoup plus belle qu'elle ne le croit. Cette découverte est un sentiment merveilleux pour moi.

Mais, vraiment, je crois qu'il faut éviter les généralités sur les différences de sexe. Car il y a aussi des hommes en souffrance, des femmes exhibitionnistes...

Mais j'ai l'impression de ne pas avoir répondu à ta question !..


YV : Si, au contraire. Mais précisons ce dont nous parlons : personnellement, j'ai l'impression que l'homme aime évoquer son sexe, et le femme son corps. Qu'il s'intéresse peu, souvent, aux autres sens que ceux de la vision, à la différence de la femme...

Je sais que Francesca Woodman est l'une de tes influences majeures. Quels sont les autres ? Nan Goldin ? Larry Clark ?...


JM : Je connais mal Larry Clark mais j'aime beaucoup le travail de Nan Goldin, la manière dont elle transcende les quotidien le plus banal de ses amis, les idéalise, leur donne un côté glamour. Il y aussi des moments très émouvants, très dramatiques, en particulier dans les portraits de Cookie.


YV : Connais-tu les « Distorsions » (1933) d'André Kertész ? A l'aide d'un simple miroir déformant de fête foraine, il « métamorphosés » le corps féminin nu en d'étranges anamorphoses, tantôt idéalisantes, tantôt plus monstrueuses. Trouves-tu, comme je l'ai parfois entendu dire, que ce travail est « dégradant » pour la condition féminine ?


JM : Non, je ne pense pas. Il est possible d'ailleurs qu'il ait fait cela avec humour...


YV : En effet, ce qui est au départ un travail de commande s'apparentait à un jeu, une sorte de « gag » visuel... aussi distrayants que les reflets grotesques des palais des glaces. Et, finalement, selon moi, l'une des séries les plus brillantes (peut-être parce que le sujet, le thème, sont « légers » au départ ?, programatiques mais pas de manière « sérieuse ») de l'histoire de la photographie du Xxe siècle...


JM : J'ai à l'esprit la photo d'une femme avec des bras très fins, mais au corps très élargi, qui tient ses genoux dans ses mains. Cela donne l'impression d'une sexualité exacerbée, et clownesque en même temps. Je ne ferais pas cela parce ce n'est pas ce qui m'intéresse en photographie.


YV : Je pense qu'avec cette série on est dans le domaine de la pure fantasmagorie...

Et Diane Arbus ?...


JM : J'aime son côté « décalé ». Ce sont les expressions des personnes qui m'intéressent avant tout, l'interaction entre le photographe et le modèle, ce qui n'est pas le cas chez Kertész... ; et qui, pour cette raison, même si j'aime bien ses « Distorsions », je me sens beaucoup moins proche.

J'aime aussi le rapport très intime que Diane Arbus entretient aux personnes qui le regardent droit dans les yeux. Il y un côté « brut », et en même temps, il en résulte une image qui les avantage.


YV : Te reconnais-tu dans la notion de « photo-autobiographie » ?


JM : Oui, bien sûr, et je dirais plutôt, que, dans mon cas, que c'est surtout de l' « auto-fiction ». L'on s'appuie sur son quotidien et l'on extrapole... On n'a pas forcément envie de raconter aux gens : « Aujourd'hui, j'ai travaillé. »

J'aime forcer les traits. J'aime bien l'exagération dans les mises en scène.


YV : Tu aimes en effet jouer avec les codes de représentation, les stéréotypes sociaux et culturels, et tricotes, au sens propre et figuré, une autobiographie qui est forcément une fiction...

Tu as fait récemment, à l'automne 2007, des mises en scène où tu semblais morte ; là on est plus strictement dans le registre de la fiction, il y avait un lien fort avec ta vie « réelle » non ?


JM : Hélas oui.


YV : Peux-tu parler de 'importance, du rôle des métamorphoses des alias comme « Djuliett » sur Internet ?...


JM : Je voulais évoquer la prononciation à l'anglaise de « Juliette ».

Mon pseudo est plutôt transparent ; l'autre, l'est encore plus : j'ai simplement ajouté un H à Melia, mon patronyme, pour forger un nom d'artiste à partir d'un patronyme dont j'aime déjà, au départ, la façon dont il sonne.


YV : Pour ma part, j'avais compris « D(igital) Juliette »...


JM : Ah oui ? D'autres personnes, qui font partie du monde de la musique, pensent plutôt à « DJ »...


YV : La musique... Justement, tu peins aussi (je possède ta « Sirène médusée »)... et joue dans un groupe (tu poses aussi souvent avec l'une de tes guitares).

Pour revenir à la photographie, que penses-tu des autoportraits de Claude Cahun, l'une de premières femmes photographe à s'être ouvertement revendiquée « homosexuelle » ?


JM : J'aime son côté ultra-moderne avant l'heure. Elle a réalisé beaucoup d'autoportraits, d'ailleurs peu montrés à l'époque. Il y une image où elle se représente en bagnarde qu'elle n'est pas, puisqu'elle la liberté de se déguiser, de se représenter en garçonne.


YV : La place de l'homosexualité dans ton travail, et celui des autres ? Penses-tu qu' un tel sujet est encore tabou, ou au contraire peux-tu le montrer sans rencontrer de résistance voire de l'hostilité ?


JM : C'est naturel, et en même temps je ne veux pas en faire étalage. J'ai d'abord été attiré par les femmes, puis les hommes, et à nouveau les femmes...

En fait c'est surtout la personne qui compte plus que son sexe, le fait de me sentir bien avec elle.


YV : Le fait d'avoir donner naissance à un petit garçon a-t-il, pendant la grossesse, et maintenant, modifié ton regard sur ton corps ?...


JM : Oui, énormément. J'avais l'habitude d'être mince et longiligne. J'ai fait pendant ma grossesse de nombreuses séances d'autoportraits où l'on voit progressivement mon corps se métamorphoser...


YV : Que penses-tu des autoportraits nus de John Coplans ? Ses autoportraits en noir et blanc d'homme âgé en forme de natures-mortes... Des objets « physiques » ou un corps tendant vers la « sculpture », le bloc compact ou plus délié, libéré dans ses épanchements formels vers la... réincarnation ? Tes images ont des affinités, au-delà de la différence d'âge et sexe avec cela je crois ?...

JM : Je fais énormément attention à l'image que je donne de mon corps, même si, trentenaire, je n'en suis pas encore (rire) à l'âge de John Coplans – mon corps n'en a pas encore les rides et autres marques de l'âge ! quitte, je l'avoue, à recourir à un logiciel de retouche tel que Photoshop.


PS : Juliette a eu la diligence de me laisser choisir les images pour cet entretien et le texte qui précède... Je l'ai photographiée. Elle m'a photographié. Moi nu et elle nue / habillée. Et puis cela continue spontanément, au fil des rencontres, de manière décontractée. L'on se photographie en souriant et en s'amusant entre photographes et modèles.

Reste qu'à l'évidence, Juliette aime, comme moi, que l'on s'approprie nos images. Elle est curieuse (dans le sens positif du terme) de l'écho, de la dimension différente qui se développe, souvent à notre insu, de ce que nous avions imaginé de la situation.

Que ces images nous échappent en partie, vivent leur vie propre, une autre existence dans le regard et l'imaginaire des autres. C'est lune des raisons majeures, je crois, pour laquelle je fais de la photo, et Juliette en fait aussi.


http://www.flickr.com/photos/meliah/

mercredi, avril 09, 2008

Les Fictions du corps : les autoportraits de Juliette Meliah

Photo Juliette Meliah,
« Garbo, 11 février 2008 »



Certaines se disent « artistes », d'autres simplement « amateures », qui trouvent souvent dans cet espace dit « virtuel » qu'est Internet un exutoire à leurs angoisses existentiels, leurs complexes (affronter et apprivoiser son corps, matérialiser l'image que l'on se fait de soi, une construction intime et à la fois social, sage et fantasmatique à la fois : c'est le coeur du projet de mes « mascarades »), ou simplement une distraction, une « récréation visuelle » qui allège la pesanteur des tracas quotidiens.

Grâce, notamment, à Flickr, et au concept « 365 Days », ces jeunes femmes renouvellent souvent avec humour, et une fraîcheur et légèretés inespérées, si inatendues, le genre canonique de l'autoportrait. Et, parfois, du nu féminin et masculin (plus rare dans l'histoire de l'art).



Photos Sfar,
Look at me ! We're still alive, 9 mai 2007 »


Juliette Meliah, alias « Djuliett » sur Internet, est sans conteste en France l'une des figures les plus talentueuses... et productives de cette nouvelle

scène numériques, au même titre que Sfar ou Catzilla, - à qui j'ai déjà consacré un article sur http://fotopovera.blogspot.com/2007/11/room-with-view-tbilisi-un-autoportrait.html, de mon point de vue bien sûr, dont j'assume pleinement la subjectivité (je l'espère perspicace...).

Non seulement Juliette est belle (d'une taille un peu impressionnante pour une femme ; cela m'a impressionné lors de note premier rendez

-vous), intelligente, sensible... mais elle possède surtout ce sens de l'humour, et dans sa version la plus rare et précieuse : celle de l'auto-dérision !


« Writing Myself » : écrire son corps photographique


Juliette, qui ma initié, « converti » à Flickr, n'a pas attendu l'apparition et les développement d'espaces virtuels tels que celui-ci pour pratiquer l'autoportrait. Nous nous connaissions avant, elle a notamment posé pour mes « Mascarades », et moi, pour elle, et moi, ensuite, à deux reprises, pour ses « Nus masculins »...



Photo Juliette Meliah,
« Camera, 14 décembre 2007»


« Writing Myself » : comme le titre l'indique très explicitement, Juliette avait décidé dans cette série de renouer avec l'ethymologie latine de « photographier » (= « écrire avec la lumière »).

Nièpce avait dès les années 1820 forgé l'expression « héliographie » (« écriture par le soleil »). Toute sréire de photos, qu'elle soit ou non séquentielle, relevant ou non du reportage, est donc un récit en images.

Pour Juliette, il s'agit de raconter et de construire l'histoire de son corps. Avec soi-même, c'est plus facile, c'est vrai, et cela semble d'emblée plus « vrai » : l'on accepte de faire endurer à son visage, l'ensemble du corps, des positions inconfortables que l'on ne souhaiterait pas à une autre personne ; l'on peut se grimer, se ridiculiser à l'envie : cela ne regarde que nous. Nous n'avons de comptes à rendre qu'à nous-même.

Ce corps est déjà, d'ailleurs, en soi, puis dans les postures, les contorsions à laquelle le soumet parfois la photographe, un langage.

La chanteuse australienne Kylie Minogue avait intitulé l'un de ses albums et shows « Body language » (Cf. les CD et DVD éponymes publiés en 2004), et, j'aime ce type d'influence / circulation entre les différents moyens d'expression (en l'ocurence de la musique Pop à la photo) : depuis nombre de séries, parfois très réussies, ont fait florès sur Internet, reprenant ce titre. L'on pourrait aussi faire référence, dans cette culture electro-rock-pop à Madonna bien sûr...

L' « écriture du corps », mais soulignons aussi la qualité de l'écriture comme ce texte qui accompagne l'autoportrait « Strong and Slow ».



Photo Juliette Meliah,
« Strong & Slow, 13 novembre 2007
»


« Lent et fort
Comme mon coeur qui bat
Comme une lutte
Contre les chairs qui l’emprisonnent.

Lent et fort
Comme ma colère
Qui monte chaque jour
Comme un mur de briques qui m’étouffe.

Lent et fort
Comme la jouissance
Que j’attends qui se fait désirer
Et dont l’orgasme me libère.
»


Juliette Meliah regrette, à juste titre, que les nus photographiques soient presque exclusivement féminins et qu’ils soient réalisés la plupart du temps par des hommes ; c’est pourquoi elle aime photographier l’autre sexe. Et, comme beaucoup d’autres femmes aujourd’hui, son propre corps, premier sujet d’étude, comme je l'ai dit, et modèle le plus disponible et patient…

Mais subsiste un éceuil majeur : comment renouveler une iconographie aussi stéréotypée, citée jusqu’à l’épuisement des formes ? Pourquoi poursuivre dans cette voie alors que tant d’autres l’ont explorée avec talent, ou de manière bien souvent trop conventionnelle, d’abord en sculpture et en peinture, puis en photographie ? Comme Francesca Woodman, à laquelle la jeune femme aime se référer, il faut faire preuve d’une singulière obstination introspective. A l’instar de l’Italienne, être habitée par l’obsession de vouloir modeler son corps et de malmener l’image idéale que l’on peut se faire de soi, non sans humour. Ainsi, à l'opposé de la Garbo femme fatale, aime t-elle parfois se représenter en banale mère au foyer occupée à tricoter des vêtements pour son enfant...


Photo Juliette Meliah,
« The truth, 15 novembre 2008 »


Accepter de distordre son corps au gré d’innombrables métamorphoses, dans les nuances infinies de spasmes et de contorsions corporelles, mais aussi le maquillage, les vêtements et chaussures choisis. Je l'ai déjà écrit à propos des « Distorsions » (1933) d'André Kertész, que l'on recourt ou non comme lui à un miroir de fête forraine, la « photographie est [toujours] un miroir déformant. »

Le corps liquéfié, aux transparences ambiguës, devenu traînée de lumière spectrale, semble mu par une inépuisable impulsion et énergie internes. Parfaitement malléable, il est tour à tour boule de chair lovée sur son silence, statue sculpturale et frontale affrontant les bras croisés l’objectif, corps crucifié auto supplicié dans une délicieuse extase photographique. Abandon de soi, lâcher prise et en même temps tension/concentration extrême (sur l’idée que l’on se fait de l’image en train de se former…) : dans son minuscule théâtre intimiste et fantasmatique, Juliette Meliah ne cesse de déconstruire et reconstruire l’image de son corps. Lune des plus belles réussites récentes est sans aucun doute son autoportrait en « Garbo ».


Album de famille et fictions intimes


Avant d'être plus massivement et régulièrement téléchargées sur Internet, les tirages de petit format étaient ensuite réunis dans un vieil album de photographie. Ils composent une fascinante collection de métamorphoses corporelles qui semblent parfois appartenir à un autre siècle, celui des expériences spirites… Rappelons le, l'enjeu majeur de l'apparition de l'album de photographie à la fin du XIXe siècle, consécutive à celles des portraits carte de visite (des tirages à l'albumine collés sur un carton) – il fallait les conserver quelque part et comment ? - n'était pas seulement celui de la mémoire. Le déroulement livresque des pages aux images légendées était un récit en images qui généra de nouvelles mythologies familiales et sociales. Juliette fait la même chose : ses albums sont les journaux intimes des métamorphoses de son corps. Ils racontent autant qu'ils fabriquent cette histoire.

Mais ces images sont parfaitement contemporaines dans le sens où elles s’inscrivent pleinement dans un courant de l’autoportrait féminin plus que jamais vivace. On ne peut jamais se voir soi-même sans l’entremise d’une photographie ou d’un miroir : si l’image photographique, tel un miroir de fête foraine, apporte une réponse étrange et parfois décevante à ce questionnement ontologique, l’image obtenue demeure aussi fascinante qu’à l’époque de l’invention de ce moyen d’expression, lorsqu' Hippolyte Bayard réalisait son « Autoportrait en noyé » (1840)...


Quand le corps s'incarne (paradoxalement ?) sur Internet


Auteure d'un mémoire universitaire sur l'autoportrait photographique, Juliette ne cesse de se photographier, et de télécharger ses autoportraits sur Flickr. Si le journal littéraire est plutôt, depuis longtemps, l'apanage des femmes (l'un des exemples les plus intéressants étant le journal de Virginia Woolf), ce n'est que grâce à la photographie que l'autobiographie visuelle l'est aussi devenue. L'une des pionnières fut Claude Cahun dès les années 1920, homosexuelle émancipée vêtue en garçonne, au physique androgyne. Le phénomène s'est accéléré les décennies suivantes, et, tout particulièrement depuis quelques années grâce à internet. A moins d'être homosexuels, les hommes à tendance hétérosexuelle répugnent souvent, encore – sauf de manière marginale, sporadique (Cf. les autoportraits nus de John Coplans très âgé), à livrer au regard des autres leur corps. En ce début de Second millénaire, nombre de tabous sociaux ancestraux, de conventions et de préjugés tenaces survivent !...



http://www.flickr.com/photos/meliah/

http://www.flickr.com/photos/sfar/

http://www.flickr.com/photos/cathzilla/


A suivre, l'entretien réalisé avec Juliette...


mardi, avril 08, 2008

Quelques fragments de fictions rédigés les 7 et 8 avril 2008

Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 865 [recadrage 2],
Train Paris Montparnasse-Rambouillet,
8 h 45, 8 avril 2008 »
(Polaroïd i733)



Rédigés hier soir et ce matin dans le train, quelques fragments de La Jeune femme au manteau rouge et La Dame aux bottes marron, avant de publier ici La Dame en noir de Véronique Guerrin :

Des taches de lumières fugaces et changeantes sur le visage endormi de la jeune femme au manteau rouge (manteau qu'elle porte aujourd'hui), assise à côté de la fenêtre, dans le compartiment du wagon.



Croquis de Yannick Vigouroux,
« La Dame aux bottes marron »,
Paris, 7 avril 2008


Les cheveux blonds de la femme aux bottes marron, qui semblent aussi délavés que ses yeux bleus, ont des reflets argentés, sans doute dus à une teinture.

En m'asseyant plus près d'elle dans le wagon ce soir, je trouve que chez cette femme d'âge moyen il y a, décidément, quelque chose de triste. Ce visage doux et fatigué, comme lissé, poli par les années et résistant aux rides, ressemble à un masque inexpressif et inoffensif, sourdement résigné. Je remarque que sa bouche est légèrement pincée lorsqu'elle lit.

lundi, avril 07, 2008

« Bientôt quarante ans » (extrait d'une nouvelle en cours)

Quelques lignes de ma nouvelle en cours « Bientôt quarante ans », extrait de Vers Le grand Nul part (titres provisoires dans les deux cas) :

Les petites joies dominicales de tant de couples, arrivé à l'âge de quarante ans et installé à Paris depuis vingt ans – déjà la moitié de sa vie passée ! -, ils ne l'auraient jamais connues.

Il n'y avait jamais pensé auparavant, mais alors que le soleil perçait enfin ce dimanche après-midi printanier de la chappe de plomb gris qui écrasait la ville depuis des jours, il en prit conscience comme un flash ; un jeune père venait en effet de débouler d'un immeuble, flanqué de sa fillette qui tentait de maîtriser son vélo minuscule encore équipé de roulettes, dans la contre-allée lumineuse comme le cours transparent d'une rivière en plein été.

Être célibataire n'avait jamais été un choix. Plutôt la conséquence d'une rupture avec celle qu'il pensait toujours être « la femme de sa vie ».

[...]

Et voilà qu'il allait avoir quarante ans (il éludait soigneusement le sujet avec ses amis, détestant ce genre de commémoration et probablement, à la réflexion, les commémorations en tous genres), il n'avait pas d'enfants, et n'avait jamais connu le rituel dominical du repas en couple chez les parents ou les beaux-parents. Il y pensait parfois lorsqu'il croisait de jeunes couples endimanchés transportant la boîte en carton ficelé du gâteau du dessert et un un bouquet de fleurs, se tenant la main.

Il avait souvent eu envie de les détester mais il s'était toujours révolté contre cette idée injuste.

Certes ce rituel devait souvent être ennuyeux, une visite de « complaisance » comportant ses désagréments, comme le montraient certains films français, des comédies douces-amères qu'il avait vu ces derniers années [...] Cela paraissait ennuyeux souvent, mais cette expérience de l'ennui lui manquait, finalement. Jusqu'à ce jour, il n'y avait jamais encore pensé. N' avait-il pas, dans la vie, des moments d'ennui nécessaires sinon salutaires, comme il y avait aussi de « mauvaises » mais aussi de « bonnes » fatigues ?

Lorsqu'il rentra chez lui, le ciel se couvrait, annonçant un orage imminent (cela nettoierait le ciel se dit-il, comme il fallait qu'il lave son cerveau de ces pensées), il ne trouva comme souvent aucun message sur le répondeur de son téléphone. Celui-ci, comme il s'y attendait, ne sonna pas de la soirée.

Un matin lumineux et glacial (jour de neige à Paris)

Yannick Vigouroux,
« Window # 861, Gare de Versailles-Chantiers, 9 h, 7 avril 2008. »
(Polaroïd i733)

Véronique m'écrit en découvrant cette photo :

« Des corps griffés à l'arrêt comme dans un film qui se serait arrêté lui aussi- immobilité- tout est immobile- griffer la vitre, l'éclater même pourquoi pas ? ce noir et ce gris assez oppressants ! que se passe t-il donc ?

- Il fait très froid, il a neigé. Tout le monde est immobilisé sur ce quai à cause d'un problème de signalisation à la gare du Fort de St-Cyr. C'est comme un arrêt sur image dans un film où règne une atmosphère de matin lumineux et glacial de début de semaine... », lui ai-je répondu.

Ce n'est pas un jour comme les autres, la neige tombe rarement à Paris, et encore plus rarement au printemps. Le caractère insolite de la chose, qui fait remonter tant de souvenirs d'enfance (bagarres de boules et concours de bonhommes de neige), la forte luminosité semble réjouir les gens autant qu'elle les irrite. Il faut s'y résigner, l'on sera en retard à l'école, au bureau ou à un rendez-vous... Qu'on le veuille ou non, le cours des choses est provisoirement interrompu par cette immense nappe de neige silencieuse qui paralyse les transports en commun, fige le paysage urbain dans une inhabituelle immobilité feutrée.

« Plaidoyer pour le métro » (Doris Lessing)

Photo Yannick Vigouroux,
« Paris, L. 8, 5 avril 2008 »,
de la série « Underground »
(Polaroïd i733)



J'ai souvent évoqué ma fascination pour l'univers souterrain du métro.

J'aime tout particulièrement la façon dont Doris Lessing évoque, au-dessus de ce que les Londoniens nomment « The Tube », la remontée à la surface :


« Quand je m'engage dans la rue où j'habite, la lumière dispose les nuages en masses colorées. Les couchers de soleil sont pour le moins satisfaisants, vus d'ici.

Le lierre recouvre la maison d'angle, et des étourneaux se massent dans les branches, s'envolant pour devenir invisibles et silencieux jusqu'au matin. »

(Doris Lessing, « Plaidoyer pour le métro » in Nouvelles de Londres, 1992)

jeudi, avril 03, 2008

« La Jeune Femme au manteau rouge (3) »

Photo Yannick Vigouroux,
« La Femme aux bottes marron,
train Rambouillet-Paris [recadrage # 1] », 2 avril 2008
(Polaroïd numérique i733)


La « Jeune Femme au manteau rouge», si elle n'a pas disparu de ma fiction, bien au contraire, où elle occupe une place de plus en plus importante, a à nouveau disparu du wagon que j'emprunte
chaque matin pour me rendre au bureau.


Photo Yannick Vigouroux,
« La Femme aux bottes marron,
train Rambouillet-Paris », 2 avril 2008
(Polaroïd numérique i733)


Mais d'autres figures surgissent dans la « réalité », et la vacance laissée par celle qui est devenue un personnage de roman, comme cette « Femme aux bottes marron », que j'ai croisée hier matin et hier soir sur le trajet aller et le trajet du retour.

J'avais déjà remarqué sa présence il y a plusieurs semaines, ses yeux bleus très clairs qui semblent aussi délavés que ses cheveux blonds, ses jambes gainées de lourdes bottes en cuir marron et mat.

Les mêmes questions s'imposent à moi : quelle est sa vie ? Pourquoi se déplace t-elle chaque jour vers cette lointaine banlieue ?

mercredi, avril 02, 2008

La photographie perdue (et retrouvée) des chambres fermées de l'âme (2)

Photo Yannick Vigouroux,
« Train Caen-Paris (recadrage), 21 mars 2008 »
(Polaroïd i733)


« Au-dessus de la porte, il y avait une veilleuse bleue, comme dans les wagons des trains de nuit. Se mêlant à la lumière qui venait de la fenêtre, elle créait une lueur vert d'eau, une atmosphère d'aquarium. Je la regardai, et dans la lumière verdâtre, presque funèbre, je vis un profil anguleux au nez légèrement aquilin, et les mains posées sur la poitrine. »

(Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, 2004)


Il y a quelques jours, j'ai évoqué ce que je croyais être la perte définitive d'une photo :

http://yvigouroux.blogspot.com/2008/03/la-photographie-perdue-des-chambres.html

Cet autre extrait de Train de nuit pour Lisbonne s'oppose en tous points, qu'il s'agisse de la lumière nocturne, de la description physique de la personne que j'ai photographiée, à mon image. C'est la raison pour laquelle j'avais tant envie de citer ces lignes, comme contrepoint, reflet en négatif.

Le seul point commun étant l'atmosphère de confinement dans un compartiment de train...

mardi, avril 01, 2008

Le petit cadavre de la mésange bleue

Photo Yannick Vigouroux,
« La Mésange bleue, Paris, 30 mars 2008
»
(Polaroïd numérique i 733)

« La fragilité de l'idéal » : voilà ce qu'incarne pour moi, selon mon psy, les chiens et chats. Les gens comme moi ont tendance depuis l'enfance à fuir la compagnie humaine au profit d'une solitude accompagnée d'animaux, « domestiques / domestiqués », voire sauvages...

Or ce dimanche matin-là, rentré à Paris depuis la veille, après un séjour en Normandie d'une semaine où je n'ai pas, dans la banlieue de Caen, retrouvé du tout les repères ruraux qui parfois me sont chers, je découvre ce minuscule cadavre de mésange bleue. Un filet d'eau l'entoure sans l'emporter...

Rentré chez moi, je récupère mon appareil-photo et reviens aussitôt sur mes pas pour photographier le petit animal mort dans le caniveau. J'ai envie de pleurer.

Normalement, ici, on ne rencontre que des pigeons de ville, voire, lorsqu'il fait froid, des mouettes et autres oiseaux de mer charognards.

Mais que faisait ici cet oiseau si frêle, si beau, si farouche que j'ai, enfant et adolescent, observé pendant des heures en Normandie, à Argences, dans les bouleaux plantés par mon père ?...

J'étais passionné par les oiseaux.

Et j'aimais beaucoup les mésanges, surtout les « mésanges bleues », si fragiles et discrètes, craintives...

J'ai retrouvé mon Guide des oiseaux (Solar, 1979), cela n'a pas été difficile car je me souvenais m'être plongé à nouveau dedans il y a un mois ou deux, qui décrit ainsi l'animal :


« Les Mésanges

Famille des Paridés


Ce sont essentiellement des oiseaux des bois, mais plusieurs espèces visitent fréquemment nos jardins. On distingue les Paridés à la forme ronde de leur corps. Dans les bois, ils volettent parmi les branches et se nourrissent d'insectes, de bourgeons et de graines. »

Ils « volletent »... J'aime tellement cette expression qui me semble légère comme un mince volet en bois claquant sur le mur sous le coup d'une brise passagère.

J'ai donc pris mes photos...

Une dame, derrière moi, intriguée par mon attitude, découvre le minuscule cadavre, qu'elle n'aurait sinon sans doute jamais vu, et dit à son mari : « Elle est vivante ? »
- ben non, tu vois bien, elle est morte... »

J'ai eu envie de répliquer : « C'est toute la fragilité de l'idéal qui est morte ici, pourtant cette eau ne peut l'emporter vers l'oubli. C'est pourquoi j'ai photographié cet oiseau. J'ai beaucoup de peine et comment l'exprimer autrement : il s'agit pour moi de la faillite de l'espérance, du déracinement, de la question de l'"idéal si fragile"... Ce petit corps mort aux plumes moirées est si insignifiant et si tragique à la fois. »

« Nous sommes des êtres stratifiés »

Photo Yannick Vigouroux,
« Self-portrait, Caen [Chemin Vert], 25 mars 2008 »
(Polaroïd i 733)

« Nous sommes des êtres stratifiés, des êtres pleins de hauts-fond, avec une âme de vif-argent instable, avec un caractère dont la couleur et la forme changent comme dans un kaléidoscope inlassablement secoué. »

(Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, 2004)


Je venais de lire ces lignes lorsque pris cet autoportrait dans l'ascenseur du HLM où réside ma mère, dans le quartier du Chemin Vert, à Caen.

lundi, mars 31, 2008

Le rituel quotidien des autoportraits crépusculaires et nocturnes

Photo Yannick Vigouroux,
« Self-portrait # 3, 20 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i 733)


Cette période transitoire est si difficile ! Faire le deuil d'une partie de soi-même, de sa vie. Les difficultés de tout ordre ne sont-elles pas l'occasion de métamorphoses ? A l'image, j'en suis conscient, des autoportraits numériques flous que je multiplie depuis que je possède (février 2008) ce petit appareil Polaroïd.

C'est devenu un rituel introspectif crépusculaire et nocturne indispensable. Il me procure l'impression de me libérer de mon corps et, en même temps, d'entrer à nouveau dedans, de me le réapproprier. Le jeu de l' « apparition-disparition » (ou l'inverse, cela dépend des prises de vue).

J'essaie de construire, après avoir rituellement désagrégé le premier, un nouveau corps, et une nouvelle manière de penser. Puis que rien n'est figé, n'est-ce pas ?

La photographie perdue des chambres fermées de l'âme

Vendredi 21 mars 2008. En introduisant la carte mémoire de mon appareil numérique dans la caméra que vient de gagner ma mère (un objet pour moi fort séduisant puisque très cheap : tout en plastique, résolution très faible etc.), et en manipulant les fonctionnalités sommaires de cette dernière, je constate, une fois la carte réintroduite dans mon appareil, que la totalité des images prises quelques heures auparavant dans le train Paris-Caen ont disparu de l'écran LCD...

Ne subsiste, telle une une implacable sanction de cette technologie que j'aime tant malmener : « NO IMAGE » ! (bien fait pour moi ?)

Je m'en veux. Je peste contre moi-même, ma maladresse. Je ne suis peut-être pas au bord des larmes, n'exagérons pas, mais quand même, je sens mes nerfs se vriller, je suis profondément frustré, vidé, fatigué.

Je sais que je venais de réussir une image comme on a rarement le sentiment d'en réussir, et qui correspondait parfaitement à ce que je lisais dans ce train-même. Parfois, sous vos yeux, une image se forme et semble se superposer parfaitement aux mots, ou partiellement, ce qui peut générer des décalages fructueux et passionnants :

« [...] le voyage en train était comme un lit où courait le fleuve de l'imagination, emporté en un mouvement qui vous envoyait des images arrachées aux chambres fermées de l'âme. »

(Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, 2004)


L'image prise ce jour-là ressemblait à du « Edward Hopper diurne en mouvement » : une jeune femme assoupie au bord d'une fenêtre dans le compartiment du wagon, le paysage lumineux défilant sur sa gauche.

L'un des croquis griffonné à la hâte après mon arrivée à Caen ressemble à cela :


Dessin Yannick Vigouroux,
« La photographie perdue dans le train Paris-Caen, 21 mars 2008 »


Les jours ont passé et j'ai fait mon deuil d'une des meilleurs images sans doutes prises ces dernières années et je me suis dit que cette perte, cette absence même, pourrait bien devenir la matrice d'un récit ! Une image, après tout n'était qu'une image. Il me restait d'autres ressources créatives : le dessin, même maladroit, brouillon, et surtout l'écriture.

Il ne s'agirait plus seulement d'élaborer un récit issu de la rencontre de Mr. Et Mrs. Bennett dans un train évoqué par Virginia Woolf, ou de la rencontre, évoquée par Peter Handke, de l' « homme aux bras croisés » peint par Cézanne : dans le premier cas, il n'y avait eu aucune image physique de peinte ou de prise, mais la prégnance d'une image mentale ouvrant vers une fiction, dans le second cas l'image physique avait été réalisée par quelqu'un d'autre.

Mon image avait été photographique, réalisée par moi-même (c'étaient des différences, me semble-t-il, importantes), et il subsistait aussi des images mentales, j'entends par là différents moments, de la rencontre avec la jeune femme. Je l'avais notamment aidée à monter sa lourde valise sur les étagères puis à la descendre en gare de Caen, d'où l'échange de quelques mots, de regards et de timides sourires complices pendant le trajet. De cette brève rencontre devrait donc naître le récit autant que du sentiment de perte de l'image photographique.


La photographie retrouvée des chambres ouvertes de l'âme


Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 829, Train Caen-Paris, 21 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i 733)


Le récit... Que montrait cette image ? Deux rais de lumière zébraient comme une caresse le visage de la jeune femme plongée dans un demi-sommeil et assise de profil face à moi, tenant fermement dans ses mains les notes inscrites sur des feuilles blanches (elle composait visiblement de la musique), à ses pieds il y avait l'étui de son violoncelle – je savais qu'il s'agissait de cet instrument car elle avait évoquait celui-ci à l'une des personnes qui voyageait avec nous.

J'aimais tout particulièrement 'atmosphère de lâcher-prise qui régnait alors, après deux heures de voyage, dans ce compartiment confiné et plongé dans la pénombre, mais percé d'une fenêtre (comme une camera obscura en mouvement ; les trains ne sont pas seulement des moyens de transports, leurs vitres en font aussi des appareils de vision), de bien-être et d'abandon quasi animal dans lequel l'on se laisse glisser parfois à l'approche du sommeil, qu'il s'agisse d'une sieste d'été ou d'un tardif endormissement nocturne et hivernal, par exemple.


De retour à Paris une semaine plus tard, à peine mes bagages posés, impatient de vérifier si la technologie avait été indulgente avec moi et avait, malgré tout, conservé, au fond de sa mémoire numérique que j'ai tendance à comparer à un « inconscient technologique », je téléchargeais avec hâte les images prises en Normandie dans mon ordinateur. Et quel ne fut pas mon soulagement et ma joie de voir surgir l'image que je croyais à jamais perdue! Dont l'apparition et surtout la disparition, aura généré, on l'aura constaté... un récit. Et un récit déjà long.

mercredi, mars 19, 2008

« Les Hirondelles andalouses » de Bernard Plossu


La publication chez Filigrannes d'une série de l'un de mes meilleurs amis et de l'un de mes photographes français préférés...


http://filigranes.revue.com/

mardi, mars 18, 2008

« Tra i finestre (A travers les fenêtres) » de Jean-André-Bertozzi

Photo Jean-André Bertozzi, « New-York, 2008 »,
de la série « Tra i finestre (A travers les fenêtres) »
(captures numériques d'écrans)


Quelques e-mails échangés récemment avec Jean-André Bertozzi :

« Jean-André Bertozzi : Une petite image début d'une nouvelle série…pour avis.
Yannick Vigouroux : Évidemment, j'aime ! Il y a un air de famille indéniable avec certaines de mes images (la série « Windows » en particulier) ? ...

Cela a été pris comment, avec quel appareil, où, et quel sera le titre de la série ?...

J-A B : Évidemment il y a un rapport avec tes images… La série devrait porter le titre de "tra i finesrte" = "A travers les fenêtres" en français. Il s'agit de paysages saisis lors de vidéo-discussions sur skype, en gros ce ne sont que des photos d'écran. Je crois qu'il devrait y avoir pas mal de portraits aussi. Je part en ce moment a la pêche au hasard sur skype. Cette première image a été faite a New-York chez ma grande. Une autre façon de voir le monde en somme. Un peut comme Sudek qui ne photographiait que par la fenêtre de son atelier pendant la guerre…

PS : Peux tu expliquer sur ton site que je suis à la recherche de gens possédant une webcam mobile et acceptant de me faire visiter par camera interposé leur cadre de vie ?. Je leur demande juste à un moment donné de s'immobiliser pendant leur visite pour que je fasse ma photo. Cela rejoint en plus la notion de dépossession de la photographie… mais cela, c'est une autre histoire. Le protocole de rencontre que je propose est le suivant : je te donne mon adresse skype, ou plutôt mon pseudo : "jablemage" à mettre sur ton site, et pour me contacter le code est : "finestra" suivi du lieu de résidence. Aucune obligation de voir la personne. A suivre… »


http://www.kcollectif.com/


lundi, mars 17, 2008

Fenêtres médusées et somnambules (à propos de mes dernières photos de la série « Windows »)

Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 774, Paris, 9 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


La fenêtre médusée des angoisses crépusculaires


Une constatation qui n'est pas nouvelle, mais que je fais sans cesse en ce moment, plus qu'à l'habitude, lorsque je réalise des autoportraits flous jusqu'à m'en tordre le cou, dans une sorte de refus viscéral de ma condition physique, et de l'inéluctable dégradation qui lui est liée (surtout en ce moment) ; ou lorsque, le jour déclinant, à cette heure bleutée et crépusculaire tantôt rassurante, tantôt propice au contraire aux angoisses en tout genre, je photographie chez moi des fenêtres tout aussi floues, comme cette « fenêtre médusée » : le caractère fragile et éphémère de toute chose, serait-elle ma seule certitude (non-certitude ?) en ce bas-monde ?

Cela ma semblé flagrant lorsque j'ai découvert, sur l'écran LCD de mon appareil numérique, ce rideau froissé en forme de méduse suspendue, aussi séduisante que vénéneuse. Si elle semble prête à l'envol et s'apparente à une promesse de légèreté, d'apesanteur, elle s'impose aussi de plus en plus à moi comme une sourde menace, même si elle n'est que visuelle.


Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 775, Paris, 9 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


Somnambulisme & photographie


Enfant, j'ai été longtemps somnambule. Tel un zombie, je me déplaçais sans le savoir dans les couloirs et les pièces de la maison où nous vivions avec mes parents et ma petite soeur Gwenaëlle à la campagne, en Normandie.

Une nuit, je me suis réveillé de mon état second, et j'ai pour la première fois constaté l'existence de mon « double » : mon père m'avait pas giflé (lui qui ne ne m'avait jamais battu), mais m'avait giflé quand même. Sans doute seulement dans le but de me réveiller. Cela ne m'a pas du tout traumatisé, mais marqué quand même.

Car, et je ne saurais le reprocher à mon père, je me suis enfin vu tel que j'étais dans cet état de dédoublement J'étais là, flottant dans mon pyjama, ahuri et surpris par cette odeur nauséabonde, celle du vomi dans la salle de bains.

Je me sentais tellement minable et médiocre, dépossédé, si dénudé, « nul », mal-odorant, humilié par moi-même, minuscule face à l'autorité paternelle. Pas bien fier de moi.

Une fois de plus j'étais sorti de mon lit, et aimanté, manipulé par mon inconscient et mes angoisses, je m'étais « promené » sans le savoir, tel un mort-vivant, dans la maison.

En ce moment mes rêves ou plutôt mes cauchemars sont de plus en plus troubles et agités, et se confondent de plus en plus avec une « réalité » brutale et cruelle.

Longtemps j'ai rêvé, je m'en souviens, avant une crise de somnambulisme et ... le vomissement qui souvent l'accompagnait, que j'étais broyé dans une sorte de machine infernale, où s'engouffraient des têtes de mort dédoublées, emportées dans des anneaux successifs, m'entrainant avec elles vers quelque chose de... disons un déchet recyclé, voué à l'oubli. Avant de m'endormir, j'ai longtemps redouté cette sombre machine onirique à broyer.

Pour revenir à des considérations plus photographiques (mes confessions autobiographiques non-photographiques ne sont ici que des apartés négligeables, même si, je le sais, on ne peut dissocier totalement l'humain du créateur, et c'est la raison pour laquelle je me « livre » parfois, sporadiquement) – j'avoue n'être pas aussi fan que d'autres photographes français de l'oeuvre de l'Américain Ralph Gibson.

Chez Gibson, selon moi, il y a des choses très bien selon moi,d'autres moins, plus « racoleuses », « faciles »...

Mais je dois avouer que la série et le livre Le Somnambule (1968) m'a influencé durablement comme en atteste mon image intitulée « Window # 7 ». En particulier son image la plus connue, en noir et blanc, qui montre l'ombre projetée et squelettique d'une main sur une porte entrouverte qu'elle semble pousser.

La main a disparu de mon image, mais l'on s'attend à ce quelqu'un pousse la porte et surgisse ; ou, à l'inverse, cette image peut être perçue comme une invitation à ouvrir la porte et franchir le seuil d'un au-delà. La dimension de l'imaginaire, tout simplement, selon moi.

La jeune blonde naïve aux bottes noires (du roman « Point Mort » aux nouvelles de « Vers le Grand Nul Part »)

Dessin et photo Yannick Vigouroux,
« La jeune blonde naïve aux bottes noires »
(encre bleue & Polaroïd i733)


« En voici une, une jeune blonde naïve. Elle s'approche du bar, où elle contemple avec un certain déplaisir son visage dans la glace tout en s'appuyant sur la pointe d'une de ses bottes noires [...] Du haut de son perchoir, elle me regarde enfin. Sa botte est toute proche. Je pourrais la lécher. »

(Rob Reuland, Point Mort, 2001)


J'ai acheté il y a quelques mois ce polar parce qu'il portait le même titre qu'un recueil de nouvelles sur lequel je travaille depuis deux ou trois ans ; tant pis ! il me fallait donc renoncer à ce titre...

J'ai toutefois découvert un roman d'une grande qualités, et parfois des impulsions pas forcément littéraires, proches des miennes.

Et j'ai trouvé, d'abord embarrassé, un autre titre : Vers le Grand Nul Part, qui s'impose de plus en plus à moi.

J'ai réalisé ce dessin en pensant à ces lignes de Rob Reuland, dans mon cahier de travail. Les bottes noires sont devenues bleutées, mais le bleu, autant que les bottes, est une manie, sinon une obsession chez moi !

vendredi, mars 14, 2008

« La Jeune Femme au manteau rouge (2) » (suite de la nouvelle)


Photo Yannick Vigouroux,
« La Jeune Femme au manteau rouge # 1 ,
8 h 40, 10 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)

Une partie de la suite imaginée pour la nouvelle La Jeune Femme au manteau rouge :

« Après plusieurs semaines d'absence, la jeune femme au manteau rouge s'est assise à nouveau en face de moi, s'excusant en passant devant mes genoux, d'un filet de voix doux et légèrement grave. Je n'avais encore jamais entendu sa voix, et l'idée que je m'en faisais était proche de ce timbre-là. Comme d'habitude, tout n'est que retenue dans son attitude, sa sensualité discrète et la sobriété de son habillement.

C'est à ce moment-là que j'ai pris la décision de poser un jour de congé la semaine suivante ; comme tous les jours je voyagerais avec elle mais au lieu de me rendre au bureau, je la suivrais, à distance, le plus discrètement possible, pour savoir où elle travaille, ou suit des études (je l'ai vue consulter un jour des photocopies ayant trait à l'histoire du cinéma) : peut-être est-elle en thèse – elle semble en avoir l'age en tout cas (environ trente ans) – ou / et enseigne-t-elle dans une université ?

Mais trêve de conjectures, peut-être est-ce au contraire une employée de banques ou d'assurances (de nombreuses succursales sont installées dans cette Ville Nouvelle de la banlieue parisienne). »


Photo Yannick Vigouroux,
« Train de Banlieue, gare de St-Cyr,
17 h 05,12 mars 2008 »
(Polaroïd i733)


Le même jour je lis, dans le train de banlieue justement, ces lignes de Pascal Mercier (Train de nuit pour Lisbonne, 2004) :

« Chaque fois que nous voyons quelqu'un d'autre, à chaque échange de regards, n'est-ce pas comparable à cette brève rencontre fantomatique entre voyageurs qui se croisent, étourdis par la rapidité inhumaine et le poing de la pression de l'air qui fait tout trembler et cliqueter ? [...]

N'est-il pas vrai que ce ne sont pas les hommes qui se rencontrent mais seulement les ombres projetées par leurs imaginations ? »

jeudi, mars 13, 2008

Se photographier comme un étranger...


Photos Yannick Vigouroux,
« Self-portrait with my pinhole camera, Paris, 2 juillet 2079 /
Self-portrait # 1, Paris, 12 mars 2008 »
(Sténopé Sony numérique / Polaroïd numérique i733 )


« Il essaya de procéder comme Prado : de se transférer à l'intérieur d'un regard étranger, le reproduire en soi, et avec ce regard, contempler son propre reflet. Se traiter soi-même comme un étranger, quelqu'un dont on vient juste de faire la connaissance. »

(Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, 2004)


C'est exactement le sentiment que j'éprouve lorsque je réalise mon autoportrait (ce qui est devenu très fréquent depuis quelques semaines) : entrer en moi-même et sortir en même temps de moi, et, que je tienne l'appareil dirigé vers moi à bout de bras, ou que j'enregistre mon reflet dans un miroir, me fixer comme si j'étais un étranger.

mercredi, mars 12, 2008

Les bottes, ou les aiguilles de l'horloge du désir ?

Yannick Vigouroux,
« Galet photographique # 47, 2007 »
(sténopé numérique / digital pinhole)


Des jambes bottées qui seraient des « compas », mais qui pourraient aussi être, pour continuer à filer la métaphore des instruments et des mécanismes du désir, les aiguilles de mon horloge interne.

Xavier Martel m'écrivait en effet il y a trois mois, à propos de cette photo : « Si j'ai bien compris, voici un phantasme à 7 h 30. »

mardi, mars 11, 2008

Les jambes des femmes sont des compas ?


Photo Yannick Vigouroux,
« Paris, Gare Montparnasse, 10 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


Les jambes des femmes seraient-elles des compas dont les talons, surtout lorsqu'ils sont hauts, aiguisent, aiguillent litéralement le désir masculin ?

« Pour Bertrand [Morane], les jambes des femmes sont des "compas qui arpentent en tous sens le globe terrestre, lui donnant son équilibre et son harmonie." »

(cité par Antoine de Baecque et Serge Toubiana, François Truffaut, 1996)

lundi, mars 10, 2008

« Le Collectionneur de collections » (Henri Cueco)

J'ai connu quelqu'un, pour qui j'ai d'ailleurs une immense estime, qui m'a avoué de jamais rien jeter, même ses kleenex usagés...

L'on pourrait imaginer aussi des collections de chewing-gum séchés, de différents parfums et de différentes couleur, tailles, écrasés de manières différentes et collés sur ces pages, accompagnés d'une légende qui préciserait l'heure exacte et le jour où ceux-ci on était recrachés... Tout cela stockés dans une boîte, strates par strates...

Mes collections sont plus classiques : les tirages que j'échange avec des photographes contemporains, la photo de cinéma, la photographie ancienne (le plus souvent anonyme)... et je considère que chacune de mes séries photo est une manière de collection (ma récente collection de « fenêtres » ; ma collection de « jambes bottées» etc.), tout comme mes textes que je prends soin de classer par thème et chronologiquement dans des classeurs.


Anonyme, années 187-80,
tirages à l'albumine collés sur un carton format carte de visite
(coll. Yannick Vigouroux)


Plus sporadiquement... les appareils-photo amateurs ; les cartes postales anciennes, en particulier de bords de mer et celles qui sont colorisées ; les montres-bracelets (il m'arrive d'en porter une à chaque poignet) ; les pierres et bois flottés ramassés au cours de promenades ; les photos de femmes bottées (faisant de l'équitation par exemple) ; les objets représentant des vaches, chats et des tortues (depuis qu'Ulysse Guerrin m'en a offert plusieurs, je lui en offre aussi) ; les dinosaures en plastique ; les objets en plastique des Kinder-Surprise ; tout objet ou image de couleur bleue (ma couleur préférée) ; les cactus et autres cactées ; les galets en verre ; les carillons asiatiques dont j'aime tant les sonorités ; les masques et objets rituels africains ; l'art Inuit ; les soldats de plomb de la première Guerre mondiale ; les figurines et objets dérivés représentant des super-héros (Spiderman etc.) ; toutes sortes d'objets pieux de différentes religions ; les boîtes d'allumettes anciennes ; les porta-fortunas napolitains ; les objets en bakélite ; les portes plumes, stylos-plumes et coupe-papiers ; les bouteilles d'encre, même vides ; les encriers ; les couteaux anciens ; les tire-bouchons (mon préféré est le célèbre ZIG-ZAG)...

Tout cela ressemble à un « inventaire à la Prévert » et n'est probablement pas exhaustif (je dois oublier bien des objets...).

Mon ami Xavier Martel a lui longtemps collectionné les boîtes de sardines (en autres !). J'ignore si il les collectionne encore.

J'aime tellement les bottes en cuir que j'ai collectionné, ou plutôt « collecté » au fil de mes lectures, plusieurs phrases d'écrivains partageant la même propension, allant jusqu'à imaginer cette amorce de nouvelle :


« Juchée sur ses les talons hauts de ses bottes en cuir noir, dont la pression faisait légèrement craquer le parquet, assise à sa table de travail face à la fenêtre, la jeune femme nue comme un modèle à la Newton (elle n’avait pas fini de s’habiller avant de se rendre à son rendez-vous de 17h) jetait sur le papier les premières lignes d’un poème érotique (ou fallait-il dire plutôt, tout simplement, « sensuel « ?) qu’elle retranscrirait plus tard sur l’ordinateur. Elle pensait travaille la matière des mots pourtant intangibles, sculpter, façonner avec douceur et aisance leur silence, leurs sonorités émouvantes », mais ce n’était pas ce qu’elle voulait écrire exactement…; elle pensait plutôt à cet instant-là à la lumière grise et sale aujourd’hui sur Paris après la journée froide et lumineuse d’hier, bleue comme une promesse d’hiver perpétuel mais rassurant ; pas de mélancolie pourtant, elle sentait battre dans sa poitrine les pulsions caractéristiques de l’excitation naissante à chaque nouveau texte commencé. Elle reposa son stylo et rangea la feuille dans une chemise en carton ; elle allait être en retard et devait finir de s’habiller… Et parfois, il faut savoir laisser reposer les mots pour qu’ils s’imposent dans un second temps à vous avec plus de vigueur, comme l’étreinte ferme et tendre à la fois de l’amant… » (mai 2004)



Photo Yannick Vigouroux,
« Paris, février 2007 »,
de la série « Underground »
(Sony numériqu
e)


Par provocation, je prétendais au début des années 1990 collectionner les épingles à nourrice et j'avais même créé un faux tampon annonçant un salon international des collectionneurs d'épingles à nourrice tout çà fait imaginaire, se déroulant Porte de Versailles à Paris... J'en ornais les enveloppes des courriers envoyés amis. J'ai appris récemment par une archéologue, qu'en fait, l'histoire de l'épingle à nourrice existait bel et bien et était passionnante et qu'il existait réellement des collectionneurs ! Je leur présente donc mes excuses.

Mes envahissantes bibliothèques (surtout la section consacrée à la photo ! Romans, essais comme livres d'art, ceux qui sont dédicacés occupent une place à part et les genres y sont mélangés) et dévédéthèques qui remplissent mon 38 m 2 sont aussi, bien sûr, des collections...


Photo Yannick Vigouroux,
« Ma dévédéthèque [fragment], mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


J'ai déjà écrit que « tout photographe est un collectionneur » et rédigé un texte sur les « collections photographiques » de Caroline Bach (Cf. http://www.averse.com/bach/index.html
). Il y a quelques années, elle a photographié l'un de mes yeux (bleu clair) en très gros plan et l'a collé sur une planche avec d'autres spécimens... Mon regard était "épinglé" parmi tant d'autres !

J'ai « collectionné » beaucoup de visages, et parfois les « flux de conscience des personnes...


Photo Yannick Vigouroux,
« Flux de conscience de Yoshiko Murakami, 1993 »
(Polaroïd 600 et texte)


Martine Hamon a bien compris cette irrépressible propension à la collection en m'offrant le livre d'Henri Cueco, dont voici l'un de mes extraits préférés :

« C'est en tant que collectionneur que j'arrive à parler de mon travail L'esprit collectionneur donne un recul propice à des jugements scientifiques que l'on peut peut tenir proches de l'objectivité.

Naturellement, je dois avouer que, du point de vue strictement commercial, il s'agit d'invendus. Les invendus sont les investissements des artistes. »

(Henri Cueco, Le Collectionneur de collections, 1995)

Comme moi, Henri Cueco considère être le principal collectionneur... de ses propres oeuvres, et réaliser un bon investissement avec les toiles invendues qu'il dissimule parfois sciemment au regard de l'acheteur pottentiel ! (ce qui, en revanche, n'est pas mon cas).

vendredi, mars 07, 2008

« Chacun est une prolifération de soi-mêmes » (Fernando Pessoa)



Photos Yannick Vigouroux,
« Self-portrait # 4, Paris, 5 mars 2008 /
Self-portraits # 2 à 4, Paris, 2 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


« Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes ; c'est pourquoi l'être qui dédaigne l'air ambiant n'est pas le même que celui qui le savoure ou qui en souffre. Il y a des gens d'espèces bien différentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensent et sentent différemment. »

(Fernando Pessoa, Livro do desassossego, note du 30/12/1932)

jeudi, mars 06, 2008

« Le Jardin des enfances vénitien » (Véronique Guerrin)

Photo Yannick Vigouroux,
« Venise, sept. 1999
» ,
de la série "Littoralités" (box 6x9)

« Là-bas, la Venise végétale d'un songe mûrissant, l'image d'une ville engloutie sous les eaux du large espace, un escalier de pierres percé de lucarnes. Là-bas, le craquement de la lagune, des nuages d'entailles lourdes sur l'horizon d'une multitude errante, le chant d'un ange sylvestre ou l'île des étoiles perdues. C'est dans le murmure du coquillage que l'enfant reconnaît la voix de sa mère, comme un apaisement cadencé, d'ample et délicate flamme. C'est dans le crépitement des étincelles du bois qui s'enlace au papier que la phonétique de la lumière devient sensible, comme un mouvement qui dénude ce qui est caché.

Les souvenirs sont des graphismes d'enfants sur des papiers transparents, pliés en quatre et cachés dans des boîtes colorées. La mémoire est étrange : illunée, striée d'opaques nervures. Des visages dont on a oublié les prénoms, des paysages qui appartiennent à l'imaginaire, des plages sans grève, des comptines sans mélodie.



Photo Remi Guerrin,
« Venise, 1984 » (Nikormat)


C'est toujours un jeu sans cesse recommencé. Celui d'un prélude au clair de l'enfance. Et dans le jardin de la mémoire, l'enfant sculpte les gravures de lumière : les feuilles des arbres qui tombent, la vitre embuée, le drap qui frissonne, le poisson mort qui rêve sur la plage, la rose gelée sur sa tige froide et les soldats ivres dans la ville. La petite fille est seule. Elle a froid. Elle a peur. Mais voici que des empreintes de soleil et de nuages et de fleurs recouvrent la nudité de son corps.

Une mesure discrète élabore le foisonnement du mutisme. Nous devons apprendre à nous taire, à écouter l'immobile qui habite la matière. Ne plus rien dire. Et aussi, peut-être, ne plus voir, pour que l'insondable fragment du temps qui passe ne nous lacère plus. Renouveler le chant des
images, par cette intelligence lointaine et primitive qui tresse les chevelures fragiles des sirènes, et dans les ondées de brume et de lilas blanc, trouver l'île de la lande.

C'est une chambre d'ébène aux vieux meubles où la pénombre est sertie de mémoires. Les miroirs s'animent de jeux d'enfants, d'éclats de lumière, de tulipes blanches dans le vase du soir qui dort. Le dragon perdu ne se cache pas dans le coeur de la fleur mais dans la grotte de notre passé. Nous devons sans fin le dompter, le chevaucher, découvrir en lui son autre visage : celui du cheval blanc ailé qui nous emporte vers la Castalienne image. »

(Véronique Guerrin)

mercredi, mars 05, 2008

Je rêve que je dors

Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 751, Paris, 4 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


« Je rêve que je dors » : tel est le titre de l'une de mes séries, composée de fragments oniriques... C'est surtout au crépuscule, que j'aime nommer « l'heure bleue » (et en effet une lumière bleutée se reflète sur la façade du mur de l'immeuble d'en face, pendant quelques minutes), que j'aime écrire et photographier.




Photo Yannick Vigouroux,
« Paris, 2 mars 2008 »
(Polaroïd numérique i733)


[Cette autre forme de « fenêtre »... dans laquelle j'écris mes textes, sélectionne et retravaille mes images]

S'ensuit parfois une douce fatigue d'où surgissent nombre de spectres mentaux. J'aime certaines nuits blanches et lentes où le temps et l'espace s'écoulent et s'étranglent dans mon sablier mental, jusqu'au sommeil enfin conquis...

mardi, mars 04, 2008

La vidéo « Lost in Lust » de Philippe Calandre & Clara Lindbergh (2007)


Extraits de la vidéo de Philippe Calandre & Clara Lindbergh,
Lost in Lust
, 2007, 3 mn 41, prod. ART&A


Philippe Calandre n'est pas seulement un photographe talentueux, c'est aussi (activités pour l'heure moins connues hélas, mais que j'ai la chance de connaître depuis longtemps) un brillant designer, un compositeur de musique électronique et, avec la complicité de Clara Lindbergh, un réalisateur de courts-métrages qui reflètent dans le dernier cas le même humour enjoué, jubilatoire, que ses photos, même et peut-être surtout lorsqu'il est sombre et évoque le thème du crime. Un humour noir qui a d'ailleurs été récemment primé, à juste titre, par la manifestation « Saison Vidéo 2008, Lille # 32 ».

Voici sa déclaration d'intention :

« Nous voulions qu'à l'instar des jeux vidéos, le cadre de la caméra établisse un monde clos, dans lequel les acteurs sont prisonniers et isolés. Cette sensation d'oppression est délicate à exprimer sans montrer des images trop attendues ; c'est pourquoi nous avons utilisé la caméra subjective. Dans ce jeu de rôles, le spectateur peut ainsi faire l'expérience de cette poursuite contradictoire et être à son tout dans la peau du chasseur chassé. L'univers visuel de Hitchcock (dans Vertigo), de Kubrick (dans Le Baiser Du Tueur), de Jugar Hertz (dans L'incinérateur de cadavres) étaient très présents. »


« Lost in Lust » est visible sur : http://fr.youtube.com/watch?v=jJ9ljoUftns