dimanche, janvier 30, 2011

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (23) : une excursion qui ressemble à une partition musicale



Photo ROGER, Touêt Sur-Var (A-M), « Excursion sur Valheng [sic], avril 1952 »
Tirage argentique original d'époque, glacé, 18 x 13 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Le rituel de la pose, et de la pause, lors d'une excursion, devant la montagne et le village qui y est accroché.

Une situation pleine de décontraction, celle du tourisme d'entreprise, ou de corporations, dans les années 1950.

Mais plus involontairement, bel inconscient visuel sans doute, plus qu'un acte prémédité par le photographe, l'autobus forme avec le rang d'oignons des voyageurs enjoués qui cèdent bien volontiers au rituel, un joli contrepoint visuel aux maisons égrennées plus haut, comme dans une partition musicale.

vendredi, janvier 21, 2011

De la toile du Net à la toile d'araignée, la photographie télépathique selon Steven Lumière Moussala













Le photographe franco-congolais Steven Lumière Moussala a décidé d'aborder de manière aussi frontale que paradoxalement biaisée la question de la relation à autrui, en recourant à « Skype ». Les technologies dites « nouvelles » ont, en quelques années seulement, bouleversé nos repères spatiaux et temporels. Le logiciel utilisé permet en effet de communiquer gratuitement avec des personnes qui résident parfois à l'autre bout du monde (une nécessité pour ce jeune homme dont la famille vit en Afrique noire, alors qu'il étudie actuellement à Rennes), grâce à une webcam et à un casque équipé d'un micro. Le visage figé sur l'écran, si « présent », « vivant », semble en même étrangement désincarné et éloigné. Le résultat est troublant. Le son a disparu. Des échanges entre les internautes il ne subsiste que ces surprenants fragments visuels, muets et parfois dégradés, que le jeune homme retient dans les mailles serrées de pixels normalement éphémères. Quand la « toile du net » devient « toile d'araignée »...




« La toile d'araignée, ou la photographie télépathique

En somme photographier sur Skype, c'est rendre visite à une personne dans le temps et dans l'espace. C'est comme traverser une frontière invisible afin de saisir, capter l'univers de chacun, son tempérament...

J'ai eu envie d'entrer en contact avec mon regard, comme si je pouvais littéralement les toucher, mes relations, dans le milieu où elles vivent, m'inspirant ainsi de Nan Goldin qui prend en photo son entourage et réalise une chronique contemporaine. Réaliser les photos sur Skype, c'est rentrer en connexion avec le monde de chacun. Car, selon moi, il n'existe pas UN MONDE mais des MONDES.

Saisir des instants flous, c'est aussi rendre compte du temps qui passe et nous rattrape toujours.

Faire des photographies sans tambours ni bruits, c'est raconter le visible sans être vu.

L'intérêt de ces images réside avant tout dans le fait quelles proviennent de lieux géographiques très différents et souvent très éloignés : Rennes, Nîmes, Paris, Brazzaville, Dakar, Amsterdam, Bamako... Ce travail est un journal intime, qui est le mien et fixe en même temps l'espace de chacun, dans un rêve communautaire, relationnel, qui se veut une toile d'araignée. Une toile d'araignée amicale bien sûr. »

( Steven Lumière Moussala)

jeudi, janvier 20, 2011

« Le Baiser – temps gris » (1942), par Willy Ronis







C'est une photographie très peu connue de Willy Ronis, mais qui fut exposée au moins une fois, comme en atteste le contrecollage sur carton caractéristique des années 1950 à 1970. Le temps est « gris » en effet comme l'est le tirage peu contrasté réalisé par l'auteur, « mou ».

Ce dernier montre un couple déjà âgé. La femme lève un regard plein de tendresse vers son mari qui la serre dans ses bras et l'embrasse sur le front. C'est au contraire une belle et éphémère lumière hivernale qui vient de tomber sur le tirage que je suis en train d'inventorier.

1942 : face à cette image heureuse, je songe aux circonstances tragiques de cette année-là. Les Allemands envahissent la zone libre et Ronis se cache dans le sud-est de la France. Devenu peintre sur bijoux, il rencontre alors Marie-Anne, sa future épouse.

Ce « baiser par temps gris » illuminera doucement ma journée de travail et me fera oublier la grisaille du ciel parisien.

mardi, janvier 18, 2011

Christophe Mauberret, « Le Point sur les Ensembles », exposition à la galerie Satellite, Paris, janvier - février 2011






© Photo Christophe Mauberret,
de la série « Solaristique » 
(image préparatoire)





 « Voigtland

Cette série compile des photographies prises indifféremment dans des lieux du monde ou dans des espaces clos et scénographiés. Il s’agit là de proposer au spectateur un jeu d’association libre entre les images, selon qu’il choisit de privilégier l’aspect formel, chromatique ou le sujet même de la photographie.

De surcroît, les images de Voigtland sont contraintes par une règle qui s’impose à leurs titres. Celui-ci ne peut excéder deux syllabes, et s’inscrit dans un système homophonique, ajoutant au questionnement de la série, de l’ensemble, celui de la liste.

Ces photographies procèdent d’un appareil techniquement obsolète, hérité des années 50, le Voigtlander Bessa 66. Pour une approche technique, mimétique et qualitative de l’image photographique, certains défauts sont aujourd’hui jugés rédhibitoires. Cependant, des qualités figuratives intrinsèques à cet appareil demeurent. Le jeu sur l’agrandissement amplifie cette ambigüité en exacerbant parfois une distorsion qui, bien que dénaturant le signal photographique, contribue à l’unification de l’ensemble.


Solaristique (image préparatoire)

Ce projet photographique se développe actuellement autour du roman de science-fiction de Stanislas Lem, adapté une première fois au cinéma par Andrei Tarkovski : Solaris.

Par « solaristique » on peut entendre le positionnement philosophique, scientifique et politique qui peut guider l’humain dans une confrontation avec l’inconnu, l’inexpliqué.

La photographie, à maints égards, a certainement à voir avec ce précepte. Et finalement cette œuvre de science-fiction tourne principalement autour de la question de la re-présentation.

Dans son film, Tarkovski, dans la maîtrise de son langage cinématographique, a inventé et rendu crédible toute l’étrangeté de cette situation en faisant le choix du réalisme.

Cette photographie, dans ce contexte, a un statut bien particulier, car elle ne figurera pas dans l’ensemble lorsque celui-ci sera achevé. Elle est donc singulière. On peut parler de travail préparatoire.

Mais dans l’accomplissement de ce projet, ce portrait m’a permis de prendre conscience de deux phénomènes.

Le premier rencontre une préoccupation essentielle du cinéaste russe, à savoir l’importance de l’œuvre d’art dans la perception et le rapport harmonique que nous pouvons entretenir avec le monde.

Le deuxième, comme corollaire, est que pour être complètement perçue, l’image, même ou surtout réaliste, requiert de son spectateur un acte de foi, simplement défini comme un amour discipliné. 


Sans titre (image double)

À partir de 2009, j’ai réutilisé la photographie comme le moyen d’enregistrer spontanément, instinctivement des « choses vues ». J’ai donc renoué avec un procédé classique, un petit appareil à visée télémétrique, une pellicule argentique suffisamment sensible pour répondre à une diversité de situations lumineuses.

À la lecture des planches-contact, j’ai choisi de privilégier non pas une photographie, mais deux, qui se suivent dans l’ordre du défilement de la pellicule. Au voir et au faire s’ajoute le lire pour déterminer si une image mérite d’être retenue.

Dans ces deux clichés qui n’en font qu’un, ce n’est pas tant la représentation d’un continuum temporel, d’un défilement filmique qui compte, mais la capacité de deux photographies à s’équilibrer. L’inter-image peut contenir des centaines de kilomètres ou une poignée de secondes. Et la part entre mémoire et hasard reste indéfinissable.»


(Christophe Mauberret)






Inauguration le 28 janvier 2010 à partir de 18 h 00, 
Galerie Satellite, 7 rue François de Neufchâteau, 75011 Paris, 
ouvert du mardi au samedi de 13 h 30 à 19 h 00, 
tél : 01 43 79 80 20




www.galeriesatellite.com
http://voigtland.blogspot.com/

mardi, décembre 21, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (22) : presque rien... et tout à la fois ?



Anonyme
Tirage argentique 6,4 x 9 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Une nape striée de rayures verticales remplit le cadre, surmontée d'un objet minuscule et dérisoire qui ressemble à un vase, un pichet, qui sait ?...

Une photo « ratée » donc, mais frôlant l'idée d'une abstraction qui serait assumée et des plus radicales... Certes, l'on n'est pas dans l'art contemporain, l'on est face à l'une de ces images d'amateur inabouties mais conservée quand même, l'on ignore pourquoi...

Reste que la radicalité du cadrage et le minimalisme du sujet me séduisent. Du vide et du plein. C'est presque rien... et tout à la fois.

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (21 ) : « être né avec une cuillère d'argent dans la bouche »

Anonyme, [homme tenant une cuillère dans sa bouche]

Tirage argentique 4,5 x 6 cm
(coll. Yannick Vigouroux)

 

 

 « Être né avec une cuillère d'argent dans la bouche » : dans ce micro exercice d'équilibriste, l'homme facétieux s'amuse-t-il à illustrer littéralement cette expression ? Il se livre en tout cas à l'une de de ces « récréations  photographiques » (pour paraphraser Clément Chéroux) qui abondent dans la photographie amateure, pour le plus grand plaisir du collectionneur...

dimanche, décembre 19, 2010

Pourquoi collectionner un mémoire anonyme ? (20) : « ça y est, l'oiseau est sorti... »


Anonyme, « ça y est, l'oiseau est sorti... »,
France, années 1950
Tirage argentique 7 x 11,4 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Au dos du tirage dentelé si caractéristique des années 1950, la famille a inscrit, après avoir posé sur un banc, ce commentaire : « ça y est, le petit oiseau est sorti ! », et les regards hors cadre des protagonistes semblent le confirmer... L'expression ludique et consacrée, si souvent employée aux débuts de la photographie, est ici déclinée, « validée » litéralement dans cette scène pleine de légèreté et de douceur. Qu'elle que soit la pratique, sa finalité, l'humour est rare en photographie... Mais ici le coeur et l'esprit s'envolent, enfin, dans un hors-champ souriant et si réconfortant...

jeudi, décembre 09, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (19) : photographie et néoréalisme



Anonyme, [Sicile, Palerme (?), 22 juillet 1944 ?]
Tirage argentique
(Coll. Yannick Vigouroux)




Cette photographie anonyme, chinée en juin dernier dans une brocante en Sicile, a probablement été réalisée en 1944 lors de la Libération de Palerme par les Américains. Elle est donc contemporaine des débuts de la production personnelle de Roberto Rossellini (en 1943, il travaillait déjà sur Rome, Ville ouverte, film sorti en 1945), l'une des figures de proue du néoréalisme... J'aime beaucoup cette image parce que j'y retrouve le même esthétique spontanée, la même fluidité dans le cadrage et le même réalisme documentaire.

mercredi, décembre 08, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (18) : coucher de soleil à Juan-les-Pins, 1957


Anonyme, 
« Juan-les-Pins, 30 août 1957 »,
tirage argentique 7 x 11,4 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Lumière crépusculaire, une scène de bords de mer d'une grande douceur, sur la côte d'azur. Un homme et son fils assistent au coucher du soleil. C'est l'heure où le monde s'apaise, se replie sur son silence nocturne, où toute inquiétude semble balayée les vagues et le jour qui reflue...

dimanche, décembre 05, 2010

Pourquoi collectionner une mémoire anonyme ? (17) : le garçon jouant avec un bâton, septembre 1906


Anonyme, "septembre 1906"
Tirage argentique viré 8 x 11,5 cm
(Coll. Yannick Vigouroux)




Une légère plongée, l'adulte qui photographie, et dont on devine l'ombre du visage, est beaucoup plus grand que l'enfant jouant avec une épée ou un bâton, nous tournant le dos. C'est beau et audacieux, en tout cas contraire aux conventions picturales qui prévalaient avant invention de la photographie et la naissance de l'Impressionnisme. La prise de vue, qui date de septembre 1907, (comme cela est inscrit à l'encre en lettres élégament déliées au dos du tirage) évoque beaucoup les parti pris de « cadrage » de peintres nabis tels que Bonnard et Vuillard (qui eux-même pratiquaient beaucoup la photo avec une Box Kodak), et justement, elle est pratiquement contemporaine des activités du groupe (1888-1900).

mercredi, novembre 17, 2010

« POLA-LAND » exposition de mes Polaroids à la galerie Satellite, Paris 10e, 9 novembre - 4 décembre 2010 (la suite)






Exposition des Polaroids de Yannick Vigouroux
à la galerie Satellite, Paris, jusqu'au 4 décembre 2010




« Polaland » : j'ai eu l'idée de ce titre de série en songeant à celui de mon ami Christophe Mauberret, « Voigtland », au sujet de laquelle il a déclaré : " [...] disons que le résultat se juge à l'aune du spatio-temporel. Le grand bénéfice pour moi est de créer un apparentement des images qui désormais font famille. »"

« Polaland », parce que l'inventeur du film instantané Polaroid (http://www.ledevoir.com/culture/182008/la-fin-du-polaroid), fut, en 1948, Edwin H. Land. Et que belle coïncidence (ou prédestination), « Land » signifie en anglais « terre », « pays », « territoire »...

« Polaland » donc : un pays, territoire photographique du procédé Polaroid qui unifierait la vision. J'aime les utopies, le pari aussi de l'image qui fictionne, avant tout, quelle que soit sa qualité (ou sans qualité...). L'idée d'un monde que j' imagine fluide et délavé par des nappes de flou (depuis le début des années 1990, j'ai utilisé exclusivement des Polaroids amateurs dans ma pratique personnelle) brouillé et tramé de brumes mentales (à l'images des photos faites au Diana dans les pays de l'Europe de l'Est par Didier Cholodnicki, la série « De nulle part ») ; aux couleurs saturées aussi, au flash dématérialisant (Cf. mes « Flux de conscience »).

On aurait fait le choix de de ce monde-là, mental, de ne plus vivre et flâner que dans ce monde trouble et troublant où formes et couleurs crépitent, palpitent sourdement.

« Polaland », c'est aussi le titre de l'exposition à laquelle j'ai le plaisir de participer avec trois autres artistes, Ed Lisieski, Esmeralda Soares et Didier Tatard, à l'invitation de Xaxier Martel, à la galerie Satellite (Paris).

Yannick Vigouroux





Commissaire d'exposition : Xavier Martel,
un grand merci à Xavier, ainsi qu'à la galerie Satellite


Une exposition présentée "dans le cadre du Mois de la Photo-OFF".
This show is presented in the framework of the OFF Month of Photography festival.

lundi, octobre 25, 2010

« POLA-LAND » Une exposition de Polaroids à la galerie Satellite, Paris 10e, 9 novembre - 4 décembre 2010




© Esmeralda Soares, Yannick Vigouroux
Ed Lisieski, Didier Tatard





samedi, octobre 09, 2010

« Vues de Paris » (2009) de Ons Abid, des vertus du classicisme (argentique) en photographie...

© Photo Ons Abid, « Paris, 2009 » (Mamiya C -220)



Des photographies argentiques en noir et blanc, avec un appareil 6 x 6 cm (Mamaya C 220) : un matériel on ne peut plus traditionnel, « classique » (ce « classicisme » que revendique, par exemple, Robert Adams dans ses essais, comme son Essai sur le Beau en photogrraphie, 1981,1989). Un langage formel a priori inatendu au regard de ses prises de vues numériques en couleur habituelles, mais à la réflexion, pas tant que cela. Car continuité il y a, à l'évidence.

La photographe tunisienne ne se promène pas en touriste dans le métro ou autour de la Tour-Eiffel, même si elle est à l'évidence fascinée par les monuments de la Ville Lumière, elle en détourne les stéréotypes – Martin Parr qu'elle admire n'est jamais loin ! – avec une surprenante simplicité et virtuosité viuselle. Ainsi, le monument français, l'un des plus photographiés au monde, voit son mouvement assentionnel freiné : sa base comme son sommet peinent à émerger du mur de la place du Trocadéro où se tient la photographe, qui occupe à chaque fois la majorité la surface de l'image...

mercredi, septembre 22, 2010

Ons Abid, de la « Mémoire enfumée » à « Raining Instanbul »



© Photo Ons Abid



Ons Abid se passionne pour la photographie dès l’âge de onze ans. L'adolescente effrayée par l’idée de la mort aborde d'emblée la photographie, ce moyen d'expression qui signifie, ethymologiquement : « écrire avec la lumière », à la manière de Jacques-Henri Lartigue ou de Marcel Proust en littérature, comme le seul rempart possible à ses angoisses.

C'est bien en effet pour elle le moyen idéal de sauver ce qui est périssable : la jeune femme utilise son boîtier certes comme un formidable instrument de témoignage, mais surtout un moyen de sauvegarder la mémoire de ce qui est par nature éphémère, tous ces précieux et fragiles instants vécus, qu'il faut à tout prix préserver.

Rien d'étonnant donc à ce que ses deux premières expositions abordent frontalement la question de l’Identité.




© Photo Ons Abid, « Rainnig Instanbul », 2009



Dans la première exposition, intitulée « Figures de la Médina de Sfax » (2006), l'artiste avait souhaité « rendre hommage à tous ces vieux qui travaillent dans la Médina de Sfax, et qui, frappés de plein fouet par la vague de la migration, ont su résister à ce phénomène de société. »

La même année, avec sa seconde exposition personnelle, « Mémoire enfumée », Ons Abid a rendu hommage à la maison familiale accidentellement incendiée. Une mémoire calcinée, dont il ne subsistait que des résidus (télévision, objets de valeur, photos de famille...) devenus sans valeur, sans qualité, auxquels elle était si attachée pendant son enfance.

Le portrait occupe une place importante dans une pratique qu'elle définit comme « moment plein de partage et d’échange entre le photographe et la personne photographiée ». Il s'agit avant tout de capter cet instant où le sujet et le photographe consentent à cette belle fragilité consentie, où l'un comme l'autre prennent conscience, et acceptent leur force et leur faiblesse.

La force des images réside dans cet avoue visuel, l'évidence de cette intimité mise à nue, après avoir fait tomber les habits de l'image publique, des conventions sociales.

La question de l'Identité qui constitue, depuis le début des années 2000, l’orientation majeure de son travail, conduit de plus en plus Ons Abid à enregistrer et décrypter les codes sociaux d’une société en constante évolution, qu'il s'agisse du Magrehb, de la France ou de la Turquie.

La photographie, si liée à l’idée de la mort, embaume un réel qu'elle ne fait pas qu'enregistrer, mais transfigure, transmets, avec une si précise subjectivité aux générations futures.

Au-delà de sa fonction testimoniale, elle agit sur le présent, le devenir des humains... dans une perspective non dénuée, à la manière de Martin Parr, d'humour voire d'ironie mais toujours teintée de douceur, d'espoir et d'humanité, Ons Abid multiplie les portraits tendres et lucides de ses contemporains, comme autant d'autoportraits. Dans « Raining Instanbul », l'une des séries les plus récentes et les plus emblématiques, le grand angle, la couleur saturée, jouent plus que jamais un rôle important. Une question simple et fondamentale habite à l'évidence ses photos si colorées : à quoi bon photographier les autres... si on ne les aime pas ?

mercredi, août 25, 2010

Bandol - Festival, « HORIZON VERTICAL », 18 septembre-14 novembre 2010

Conception graphique : Caroline T. Bender


jeudi, juillet 22, 2010

En Normandie, Littoralement




Photos Yannick Vigouroux
« Luc-sur-Mer, Normandie, 22 juillet 2010 » (Canon Powershot)



Luc-sur-Mer, 22 juillet 2010, vers 10 h du matin, il fait beau et face à l'estacade, Place des Menteux, les « Taiseux » ragaillardis par les premiers rayons de soleil deviennent loquaces, parlent de casiers remplis de homards et de pêches exceptionnelles réalisées dans le Nord de la France...

Place du Petit-Enfer, un photographe de plage attend ses premiers clients tandis que les peintres amateurs posent leurs tableaux devant leurs cabanes de plage. Les peintures sont réalisées sur place, mais la plage de Luc-sur-Mer est souvent étrangement absente des productions ; l'imagination de l'un des artistes est semble-t-il ailleurs puisque la Forêt de Fontainebleau côtoie la cathédrale de Chartres, les bords de Seine, la Pointe du Raz et les Falaises d'Etretat...

Dans une boutique de souvenirs, un vrai capharnaüm où matériel de pêche, jouets de plage et objets en résine made in China s'entassent avec des productions plus locales comme ces coquillages peints, j'achète l'un d'entre eux, ainsi qu' une carte postale vintage des années 1950 aux bords dentelés : sur la grève, au même emplacement que l'actuelle place des Menteux, la barque « Pourquoi : Pas » cohabite tranquillement avec la « Jacques Eliane », le « Nolys » et le « St-Georges ».

Soixante ans plus tard, la vie tranquille et immuable (même le débarquement du 6 juin 1944 l'a épargnée, au désespoir des élus municipaux, les Alliés dans l'empressement à faire la guerre et progresser dans les terres l'ayant oubliée...) : la vie de la tranquille station balnéaire se met en place, au ralenti, littoralement.

mercredi, juillet 21, 2010

De Stromboli à Paris, ou la fausse fin d'une boucle...


Aller à Stromboli était avant tout un rêve de cinéphile. Depuis la redécouverte récente du film éponyme de Rossellini (dont le titre complet et original est : Stromboli, terra di Dio, 1949 http://www.imdb.com/title/tt0041931/) il y a quelques mois, je caressais le projet de m'y rendre en bateau, et d'y séjourner plusieurs jours. J'éprouvais toutefois une appréhension : la réalité sera-t-elle à la hauteur de celle que j'avais tant fantasmée ?

D'une de mes images faite sur le ferry-boat, l'on m'a écrit qu'elle était « saturée de fiction ». C'est sans doute vrai, et en particulier de néo-réalisme... Même la photo de la jeune femme inconnue (Cf. « Mon histoire de Marie »), avec sa coupe de cheveux très années 1940, achetée sur le marché de Syracuse, évoquerait, selon une autre personne, Ingrid Bergman.

Stromboli, c'était presque un pèlerinage pour moi. Après avoir photographié religieusement à travers le hublot l'étrange champignon de pierre, j'ai débarqué sur l'île avec la même fébrilité que si je débarquais littéralement sur le tournage du film, soixante ans auparavant.

Je songe aujourd'hui, entre autres, aux plages courbes et étroites de sable noir qui ceinturent le volcan. Je songe aussi à cette balade de nuit en bateau avec Francesco (alias « Franky International », propriétaire du B & B), et l'impatience de ce dernier face aux caprices du Stromboli qui se fit désirer de longues minutes avant de cracher ses étincelles et sa lave telluriques, tandis qu'un immense yacht privé surgissait devant notre dérisoire coque de noix (scène « surréaliste » : l'orchestre au deuxième étage jouait du rock et nous tournait le dos, quelques rares personnes glissent sur la piste de danse). Décidément, tout allait me surprendre et me captiver pendant ces deux jours.

Alors que j'écris sur le MacIntosh de mon frère Marc qui réside en ce moment au Ghana, et lis depuis ce matin Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad (1899), je pense à toutes ces géographies imaginaires entremêlées, tous ces horizons qui se bousculent : l'Afrique noire que je ne connais pas, tout comme l'Asie où plusieurs amis sont en train de passer l'été, alors que je ne cesse de penser en même temps à l'Italie, la Sicile et la baie de Naples en particulier, et bien sûr la côte normande où je me ressource. Face à l'écran, j'entend la mer et son long bruissement, cliquetis lourd et transparent, comme le battement d'un immense coeur maritime. Tous ces paysages réels et imaginaires (mais n'est-ce pas une seule et même chose ?) se superposent pour ne former qu'une seule masse tremblée, une seule même vague ourlée de tant de nuances complexes et contrastées (à l'image de La Vague de Courbet, peinte en 1869), dans laquelle je me sens irrésistiblement entraîné...

Je prends conscience que c'est justement sur cette côte de Nacre que j'ai réalisé, après celles d'Espagne, mes premières « littoralités », il y a presque quinze ans. Les textes de ce « journal de voyage » n'en sont-ils pas, finalement, l'équivalent linguistiques ? Il y a quelques jours, je notais en effet : « écrire sans penser à l'écriture. Avec les mots, atteindre à la même fluidité, la même aisance et simplicité qu'avec le langage photographique depuis une dizaine d'années, sans réfléchir à la FORME, qui s'asphyxie, et avec elle le contenu, quand elle est (trop) consciente d'elle-même. »

De Stromboli à la Côte de Nacre, d'un rivage à l'autre, des plages de sable noir de l'île volcanique aux plages de sable clair de ma Normandie natale, de la Méditerranée à la Manche, se dérouleraient alors les méandres d'un voyage comparables à ceux du fleuve Niger que je viens de découvrir sur une carte : celui-ci dessine en effet une longue boucle et semble revenir à sa source, pour finalement se jeter plus loin. Tout ce joue peut-être dans ce faux retour à l'origine et ce décalage. Une fin ouverte qui serait le début de quelque chose, comme ce retour si difficile à Paris qui n'aura pas été, à la réflexion, un vrai retour, tant on emporte et laisse de soi-même dans un tel voyage.


Luc-sur-Mer, 20 juillet 2010

mardi, juillet 20, 2010

Les fenêtres intérieures (Milazzo)


Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 1953, Hôtel California, Milazzo, juin 2010 »
(Canon Powershot)


La procession religieuse de Milazzo m'avait donc inspiré un vague sentiment d'inquiétude que j'analyserai plus tard comme proche de celui que ressent Ingrid Bergman au volant de sa voiture dans les rues de Naples, dans Le Voyage en Italie (1954), lorsqu'elle doit s'arrêter pour laisser passer un convoi funéraire.

La lumière diffuse, étouffée, entre chien et loup, l'atmosphère émouvante mais aussi pesante de ferveur populaire, l'odeur entêtante d'encens répandue de manière mécanique, la marche obstinée de cette colonne humaine qui ressemblait tant à celle d'une armée de spectres, tout cela contribuait à mon malaise. Mais Milazzo n'était après tout qu'un point d'encrage flottant, très provisoire, avant le départ vers le volcan mythique de Stromboli...

Je décidais d'aller me reposer dans ma chambre d'hôtel. Et c'est là, qu'allongé sur le lit, écoutant avec mon MP 3 la voix grave, éraillée, grésillante de Caruso, l'esprit flottant et le corps relâché, j'ai vécu à nouveau cette expérience de l'image photographique première : après que j'ai refermé en partie les volets, une image désignée par un rectangle lumineux s'imposa sur le mur, autour du miroir aveugle. Les bruits de la ville et de la procession n'étaient plus qu'une rumeur lointaine. Tout sentiment d'angoisse me sembla désamorcé.

lundi, juillet 12, 2010

L'Hôtel California, Milazzo



Photos Yannick Vigouroux,
« Hôtel California, Milazzo, juin 2010 »
(Canon Powershot)


Sur le marché de Syracuse, j'ai acheté le portrait de cette jeune femme. Le tirage est très abîmé, marbré de nombreuses cassures. Il semble que, pour une raison que j'ignore, on lui ait accordé malgré tout une grande valeur puisqu'il a été remonté dans un cadre récent, économique. C'est cela qui est particulièrement émouvant : le caractère cheap et banal de ce cadre contrastant avec ce portrait jauni et abîmé, monté d'urgence dans un écrin sans âme, trop lisse. Et puis le voilà, ce portrait auquel on tenait visiblement tant, abandonné sur cette brocante, désormais anonyme, devenu simple rebus, ne coûtant que deux euros... Je me demandais quelle avait été la vie de cette femme, qui l'avait tant aimé ?

Lorsque je rencontrai quelques jours plus tard la dame âgée qui tenait l'hôtel de Milazzo (l'hôtel California, un nom qu'on n'oublie pas) où je résidais, je m'imaginais qu'il aurait pu s'agir de la même personne. J'appris plus tard, au moment du départ, qu'elle avait travaillé après la Guerre neuf avec son mari en Allemagne (d'où l'inscription sur la façade de l'hôtel : « Man sprecht Deutsch »), qu'elle s'était enfui avec lui pour échapper au travail dans les champs, et... par amour bien sûr. De chaque lieu religieux où elle s'était rendue elle avait ramené une statuette, dont l'incontournable Padre Pio vénéré à Naples et en Sicile, trônant dans l'entrée. Les icônes religieuses sont omniprésentes ici, à l'intérieur des maisons, mais aussi sur les halls d'entrée, dans des niches minuscules aménagées à chaque coin de rue. Les manifestations religieuses aussi – le jour de l'arrivée dans la ville, j'assistais ainsi à une longue procession qui me mit vaguement mal à l'aise : tout le monde était de sortie, jeunes et vieux, valides et handicapés, civils et militaires, religieux, dans un climat de ferveur et une odeur entêtante d'encens. La vieille dame nous confia que quelques jours plus tôt, des inconnus lui avait rendu visite et lui avait dit qu'il n'était pas possible d'entrer chez elle, car sa maison « était habitée par le Diable ». Profitant de son trouble, il lui avait dérobé des statuettes. Avec un joli sourire résigné que je n'oublierai jamais, elle conclut sur un dicton qui me sembla aussi juste et fataliste, mais qu'étant donné mon très bas niveau d'italien, je ne saurais hélas retranscrire...